Connexion à l'espace adhérent



Connexion à l'espace adhérent



ESSAI HISTORIQUE SUR LIME – 2ème partie

Thème : | Catégorie : Histoire, Monographies | Commune(s) : LIMÉ | Auteur : E.Gaillard. Transcription de M.Trannois


La présence de ces nombreux débris antiques, jointe à la multiplicité des chemins dont nous avons parlé dans la première partie, ne laisse aucun doute sur l’existence en ce lieu d’un vicus (bourg) important ; mais on se demandait depuis longtemps, où pouvait être le lieu de sépulture de ses habitants lorsqu’il fut découvert d’une manière inattendue au lieudit le Bois des sables, au mois de mai 1863.
Le lieudit les Sables ou le Bois des sables est situé non loin de la Vesle, à 300 mètres environ au nord du pont d’Ancy. En labourant la terre avec les nouvelles charrues dites défonceuses, des charretiers mirent à nu, sur une grande superficie de 100 mètres une grande quantité de débris de vases et de poteries cinéraires encore munis de cendres, d’ossements et de braises ; des tombeaux et des ossements humains garantis par des pierres brutes ou moellons, des briques ou des tuiles.
Propriétaire de ce terrain et d’une grande partie de celui de Pont d’Ancy, M. de Saint-Marceaux, informé de cette découverte, se transporta immédiatement sur les lieux, accompagné de son fils, fit faire des fouilles et recueillit en grande quantité des débris de poterie que la charrue avait signalés. On reconnut bientôt, après examen de ces débris des poteries cinéraires et funéraires du Haut et du Bas Empire, un lieu de sépulture à ustion, enfin un cimetière gallo-romain qui, évidemment, appartenait aux habitants de Pont d’Ancy.

Tous les objets de ce cimetière ont été réunis dans le cabinet de M. de Saint-Marceaux, à Limé, avec les antiquités recueillies au Pont d’Ancy.
Tout indique que ce cimetière était mixte et que les funérailles avaient lieu par incinération et par inhumation comme le montre l’existence simultanée d’urnes cinéraires et de vases cinéraires.
Les fouilles de 1863 au Bois des Sables ont été reprises plus tard par M. Prioux et en octobre 1886 par M. Frédéric Moreau. Ce dernier en deux mois a ouvert 220 sépultures dont un tiers provenant d’incinération.

Dessin de M. Saint-Elme Gautier : fouilles à la villa d’Ancy en présence de M. de Saint-Marceaux, deux enfants ont mis à jour un morceau de mosaïque. (L’album Caranda. Société académique de Saint-Quentin).

En les continuant en 1887, il découvrit encore de jolies mosaïques.
Dans les dernières fouilles qu’il fit en 1888, M. Frédéric Moreau a mis à jour deux magnifiques amphores, des vases à boire de formes bizarres, des torques, bracelets, pendeloques en bronze et perles de verre et d’ambre ; la sépulture gauloise d’un guerrier armé d’une lance de fer ; sa tête était entourée de cinq petits vases de terre ; sur la poitrine une fibule parfaitement conservée et sur la lame un silex votif scellé par la rouille.
Ce qui est surtout remarquable c’est la découverte, assurément très rare, d’un atelier servant à la fabrication des petits cubes de mosaïque ; une enclume en pierre dure, un mortier pour broyer les briques ou tuileaux devant former le bêton en les mêlant à la chaux, une grande cuve de pierre encore pleine de chaux, puis une quantité de petits cubes noirs et blancs terminés et des matériaux bruts, des éclats, des pierres ébauchées.
Cet atelier abandonné, pour ainsi dire, par ses ouvriers en plein travail, prouve que la villa d’Ancy a dû être détruite tout d’un coup par surprise, à la suite soit d’un cataclysme, soit d’une brusque invasion, en tout cas d’un évènement imprévu, peut-être la victoire remportée par Clovis sur Syagrius sous les murs de Soissons en 486.
A cette époque des Mérovingiens, ce vicus devint probablement propriété des rois de la première race, puisqu’on le trouve encore à l’état de villa sous le nom des carolingiens qui en cèdent les bénéfices au monastères d’Hasnon.

Mosaïque trouvé dans la villa d’Ancy à Limé

Au XIIe siècle, les seigneurs de Braine, de la maison royale de Dreux, en étaient devenus possesseurs, ils en firent présent au couvent de St-Yved. En effet on voit, au cartulaire de cette abbaye, qu’au mois d’avril 1238, Jean, comte de Macon et de Braine, lui donna 22 arpents de pré à Limé (1).
Dans une bulle du pape Eugène III, donnée à Paris le 1er mai 1147, renouvelée en 1174 et 1176, le domaine de l’abbaye de Limé, se composait entre autres choses du moulin d’Ancy (2).
En 1154, Agnès de Baudiment, petite-fille des fondateurs de St-Yved, ajouta « pour l’âme du comte de Bar, son premier mari », un vivier en ce lieu, avec la pêche sur la rivière de Vesle.
Les religieux pêchaient depuis le Pont d’Ancy jusqu’aux eaux du sire de Bazoches, au moyen du filet, du « tramail », de la nasse, ou autre instrument de fil ou d’osier, de la « raime » ou « ramée » (fagot de branchage ou s’engage le poisson) de la vanne ou digue, mais non de la tranchée. Ils avaient dans leur maison d’Ancy un pêcheur à eux qui ne pouvait avoir sa femme avec lui (3).
A la villa d’Ancy, tombée en décadence, une ferme avait succédé et en marquait l’emplacement ; les Prémontrés de St-Yved la gardèrent jusqu’à la Révolution. A cette époque, les bâtiments furent démolis et la propriété vendue. Le dernier fermier qui l’avait exploitée pour le compte de l’abbaye se nommait Berthemet.
Le moulin lui-même élevé dans l’île du Pont d’Ancy, avait déjà disparu : quand à l’étang, il était depuis longtemps desséché ; la place qu’il occupait s’y fait encore remarquer par une cavité peu profonde.
On voit encore sur la Vesle les débris d’un pont qui la traversait autrefois. Dans le lit même de la rivière, entre la villa et l’île, on constate des maçonneries très anciennes faites en forme d’escalier et descendant dans un trou profond.
Ce lieu n’est plus aujourd’hui qu’un vaste champ de terres labourables.

II LE TUMULUS DE LA BUTTE DES CROIX


Au nord-ouest du village de Limé, et à 150 mètres environ au-delà des dernières maisons, on rencontre, au-dessous du chemin des Plantes qui conduit à Cerseuil, un lieudit les Cours ou la Court, et un autre dit les Martroys, entre lesquels s’élève la Butte des Croix : c’est le tumulus dont nous allons partir (4).
Situé dans un terrain en déclivité du nord au sud, ce tumulus est borné au nord-est par la sente des Martroys et au nord par la sente des Cours. Son étendue à peu près circulaire, est d’environ 32 mètres, et son élévation de 4 mètres 54 au point culminant. Sa base est formée d’une couche naturelle de sable blanc, sur laquelle s’élève une couche de terre, puis rapportée, puis au-dessus une troisième couche de calcaire provenant de pierre pilée, dont on a fait un mortier analogue au nucleus des voies romaines de la contrée. Ces trois couches sont recouvertes d’une quatrième et dernière couche de terre végétale, offrant une épaisseur de 50 centimètres environ, malgré les dégradations qu’amène nécessairement à la longue culture en pente.
Fouillé par M. Prioux en 1860, on y a découvert de nombreux squelettes, parmi lesquels se trouvaient des débris de poteries anciennes. On s’est trouvé en présence de deux époques différentes dans les sépultures, dont la première doit remonter à une haute antiquité.
Ce monument qui dut être un lieu de sépulture gallo-romaine, fut au Moyen-Âge approprié à une autre destination. Aux Xe, XIe et XIIe siècles, lors de l’établissement des justices en plein vent et ses fourches patibulaires, on en aura fait un lieu d’ensevelissement pour les coupables que la justice seigneuriale avait frappés d’une condamnation capitale.
D’anciens titres remontant au XIIIe et XIVe siècles, désignent déjà cet endroit par le lieudit la Croix ou les Croix ; et les champs qui l’entourent se nommaient déjà aussi et se nomment encore les Martroys et les Cours.
En recherchant l’étymologie de ces lieudits, il n’y a pas de doute sur leur destination. En effet la seigneurie de Limé, qui avait depuis un temps immémorial le droit de haute, moyenne et basse justice, possédait nécessairement une cour que l’on appelait autrefois Court, un Martroy et des fourches patibulaires.
Le lieudit à présent les Cours marque évidemment l’emplacement où la justice seigneuriale rendait publiquement ses arrêts. Cela se passait ordinairement en plein vent et sous un arbre, la justice sous l’orme. Ce lieu atteste donc l’emplacement de l’ancienne cour de justice du seigneur comme aujourd’hui le lieudit la Salle d’orme, en face de l’entrée principale du château de Limé, est l’ancienne cour de justice en plein vent, qui existait encore avant 1789.
La proximité des lieuxdits les Martroys et les Croix ne permet d’ailleurs aucune incertitude à ce sujet, Martroy était une place publique, généralement située sur un endroit élevé, ou l’on exécutait les criminels.
Le lieu de sépulture de ceux-ci n’était point en terre bénite comme les autres cimetières : mais quelques personnes pieuses, ainsi que nous le voyons dès le XIIe siècle, ont placé des croix à ces endroits maudits, ce qui leur fit donner peu à peu le nom de lieudit les Croix.
C’est au milieu de l’emplacement et au sommet du tumulus que devaient s’élever les fourches patibulaires des seigneurs hauts justiciers de Limé. Les moellons rencontrés en abondance dans la tranchée opérée au moment des fouilles avaient pu servir à la fondation des piliers de la fourche.
Le seigneur haut justicier était le vicomte de limé, qui seul sur les autres seigneurs fonciers avait droit de faire condamner à une peine capitale. Sa cour seigneuriale était composée d’un premier magistrat désigné sous le nom de juge ou bailli, maire et garde de la justice, quelquefois assisté ou remplacé par un lieutenant ou adjoint qui remplissait les mêmes fonctions ; un procureur fiscal qui stipulait l’intérêt public et veillait aussi aux droits du fisc ; un greffier qui recueillait les dépositions, les plaidoiries et transcrivait les arrêts ; un sergent, dernier des officiers de justice, qui mettait à exécution les arrêts, sentences, jugements et ordonnances, signifiait les exploits d’ajournement, les sommations, exécutait les saisies arrêts et autres actes extra-judiciaires.
Le tribunal siégeait probablement une fois par semaine, car on trouve dans les documents de la justice de Limé, déposés à la bibliothèque de Soissons (4), beaucoup de causes renvoyées à huitaine. Et bien que la révolution, comme on le verra ci-dessous, ait détruit bon nombre des archives de cette justice seigneuriale, on put cependant retrouver les traces de quelques procès criminels qui ne sont pas sans intérêt.
D’abord une information « faicte à la requeste du procureur fiscal de la seigneurie de Limé à l’encontre de Pierre Roche, pour être convaincue d’avoir hommicidé la personne de Pierre Palanctin. »
Puis une autre information « faicte à requert du procureur fiscal dudit Limez à l’encontre de Marguerite Senez et de Françoise Benoict, touchant l’hommicide qu’elles ont faict de la personne d’Anthoine Pignier.
Au sujet de ce procès on voit, sous la date du jeudi 12 juin 1631, une « mainlevée de la saisie opérée sur les biens de Robert Bourain, vigneron, demeurant à Limé, par Mercier, sergent, à la requête du procureur fiscal de la seigneurie de Lymé, à charge de donner caution pour les frais de donner caution pour des frais en cas de conviction du crime et homicide dont sa femme Benoicte est accusée, et de dissolution de leur communauté. Laquelle caution il sera tenu de fournir dans trois jours, jusqu’au jugement du procès. »


Emile Gaillard.


(1) Archives de l’Aisne, série H, 990.
(2) Annales du Diocèses de Soissons, de l’abbé Pécheur, T II, p 321
(3) Annales du Diocèses de Soissons, de l’abbé Pécheur, T IV, p 165
(4) Le Tumulus de Limé, par S. Prioux, 1861.