Connexion à l'espace adhérent



Connexion à l'espace adhérent



Union sacrée entre un curé et un peintre

Thème : Patrimoine, Personnalités | Catégorie : Églises | Commune(s) : JEANTES | Auteur : J. BIllard


                                                                                                                                                                                                 Par Jacky BILLARD.

Jeantes-la-Ville :
L’édifice cultuel du XIIème siècle, flanqué de deux tours carrées, est placé sous le patronage de Saint Martin ; il n’aura jamais accueilli autant de visiteurs que depuis 1962. L’église est un écrin qui, sur ses murs, étale 400 m² de fresques et de peintures, des vitraux, un chemin de croix peu ordinaire, tout ceci grâce à l’union sacrée d’un curé et d’un peintre, originaires des Pays-Bas qui ont été les premiers pionniers pour que cette église fortifiée retrouve sa splendeur.


Peter Suasso, issue d’une vieille famille de souche espagnole installée aux Pays-Bas durant le XVIème siècle, naît à Amsterdam en 1915. A 18 ans, il publie ses premiers ouvrages. Il est homme de lettres, et un homme d’Église quelques années plus tard. En 1946, il est envoyé en mission en Afrique (Kenya, Ouganda, Tanzanie) avec le titre de directeur de presse. Il dirigera trois journaux de langue africaine, il fera construire des écoles, créera une fondation de bourses pour les étudiants africains et il enseigne le journalisme. Il a un respect profond et un attachement particulier pour assurer la promotion de la femme africaine afin qu’elle occupe une place prépondérante dans la société. Il publiera “Femme d’ébène”. Quel sacerdoce !
Antérieurement à son “exil” en Afrique, il est durant la seconde guerre mondiale, colonel-aumônier général dans la résistance hollandaise. Membre du quartier général du Prince Bernard, il occupera les fonctions de “Réabsorption Officer” autrement dit, chargé du reclassement des résistants. Ce missionnaire engagé recevra pour services rendus, diverses décorations et distinctions : Grand prix humanitaire de France, Croix du Partisan, Grand-Croix franco-britannique, Interallied Distinguished Service Cross, etc.

Peter Suasso de Lima de Prado nous quitte en 1991. l repose entouré de ses ouailles au cimetière de Jeantes.

L’appel de la Thiérache – En 1961, pour raisons de santé, Peter Suasso doit quitter l’Afrique ; il conviendrait qu’il trouve une région au climat plus tempéré et humide… Le départ pour d’autres cieux de l’abbé Brazier [1878-1961] précipite les choses, la cure de Jeantes est sans pasteur. Louis Versluys, compatriote, curé-doyen d’Aubenton suggère qu’il prenne la succession. Pourquoi pas ! A son arrivée en terres thiérachiennes, Suasso découvre une église dans un état de délabrement à faire pâlir les plus téméraires. L’édifice cultuel fortifié serait voué à la démolition ? Le nouveau ministre du culte ne baisse pas les bras. Usant de relations personnelles, il fait venir douze jeunes de l’Ecole Normale d’Hilversum (Pays-Bas) pour un séjour utile à Jeantes. Les élèves reçoivent un accueil chaleureux des villageois. Un vaste chantier les attend. Au travail le temps est précieux ! L’abbé et son équipe retroussent leurs manches pour effacer les dommages causés par le temps : les murs sont lépreux. Le mobilier est vermoulu, les ornements ont perdu de leur fraîcheur. Martin, saint patron de la paroisse, évêque de Tours, ancien soldat romain qui vint en garde avec sa légion et qui avait partagé sa chlamyde (manteau) avec un pauvre qui lui demandait l’aumône, est fier de ces nouveaux soldats, serviteurs de Dieu qui en deux semaines ont redonné une apparence à l’édifice.
Filles de la Providence – Peu avant la fin des travaux se présente, à l’improviste, une soixantaine de religieuses “Filles de la Providence” d’Avesnes-sur-Helpe où est située la Maison-mère. Une congrégation fondée au début du XIXème siècle par une fille de Jeantes, Monique Carlin [1785-1844]. Son père, maire de la commune, avait donné asile à des prêtres qui refusaient de se soumettre à la cause Révolutionnaire. Cette visite des religieuses est providentielle ; une aubaine pour ce prêtre. Il reçoit l’engagement solennel qu’il lui sera fait don d’une somme d’argent pour la fabrique de cinq vitraux qui relateront la vie hospitalière de Monique Carlin, l’enfant du pays qui apporta des soins aux blessés de Waterloo, de retour à Hirson. Pour notre missionnaire, ce n’est pas mission accomplie, il n’apprécie guère de confier ce travail à des Maîtres verriers qui se prononceraient pour un style sulpicien ! Il fait appel à son compatriote Charles Eyck, peintre, verrier de Ravenbos-Valkenburg de la province du Limbourg au Pays-Bas ; une vieille connaissance.


Charles EYCK Charles Hubert Eyck naît le 24 mars 1897 de famille modeste à Meerssen, village proche de Valkenburg. Son père Mathieu sera, tour à tour, coursier dans une étude notariale, vendeur à la criée, bedeau. Charles est le cinquième enfant d’une fratrie de quatorze. A l’âge de 11 ans, il est atteint d’une fièvre typhoïde et de pathologies concomitantes. il perd l’ouïe. A l’un de ses amis “peu de fièvre, je roulais d’un côté à l’autre dans le grand lit de mes parents sans que personne ni rien n’ait pu me calmer. Au troisième jour, ma mère et une voisine se trouvaient à mon chevet, je n’entendais pas leur voix tellement ils parlaient bas… du moins je le croyais”.

1973 – Charles Eyck dans son atelier

      

La musique du silence – Charles Eyck, adulte ajoutera “maintenant, je n’ai pas du tout le sentiment d’être sourd. Le silence qui m’entoure, je le considère comme ma seconde nature. Être sourd n’est pas un problème pour moi puisque je n’ai pas le temps de rabâcher ; je me sens heureux dans mon isolement. J’ai appris à écouter le son des couleurs, des choses à chaque minute où je tiens les yeux ouverts. Ceux qui ont pitié de moi ne se rendent pas compte comme je suis heureux d’être privé absolument de chaque bruit, de sorte que je peux, d’une façon concentrée, écouter la musique du silence”. Charles Eyck à qui l’on avait tenté d’apprendre cette gesticulation labiale m’apporte au cours de nos rencontres à Ravenbos entre 1973 et 1980, une réponse “je n’aime pas regarder une bouche qui parle”. Nos entretiens s’engageaient par l’échange de petits feuillets… installés confortablement, en famille, dans le patio où trônaient diverses essences feuillues dont certains arbres dominaient sa demeure et, au-delà des murs, des espaces herbeux, un bois “c’est ma petite Thiérache” soulignait-il d’un air malicieux.

En 1924, Charles convolait en justes noces avec Karin Meyer [1901-1996] à Stockholm. Une peintre suédoise qui s’effacera devant les oeuvres de son époux. Sa vie d’artiste mise entre parenthèses, elle se consacrera à l’éducation de leurs deux enfants : Margit et Ragnar.

Peintre, verrier, sculpteur A ses 20 ans, Charles Eyck durant une période de vaches maigres est inscrit à l’Académie Royal des Beaux-arts d’Amsterdam. En 1922, il se présente au Prix de Rome, il reçoit le Grand Prix de peinture pour son oeuvre : l’enfant prodigue. Une revanche sur la vie ?

Son parcours est atypique. Des néophytes l’apparenteront à Bernard Buffet, Dufy, Dutrillo ou encore à Picasso. Faux ! Il a sa propre école ; celle d’être lui-même avec un caractère bien trempé qui n’accepte pas la comparaison. Dans son atelier, au fond du jardin, rien ne transpire d’une quelconque influence de ces peintres. Certes, il se rendra en Italie, aux Antilles néerlandaises, au Venezuela, en Scandinavie, en Suède etc. En 1927, il séjourne en France, à Cagnes-sur-Mer, à Fontenay-aux-Roses, à Clamart. En 1972, il signera l’une de ses peintures “Paris – Porte de Clignancourt – Marché aux puces”. En me faisant le cadeau et l’immense plaisir d’une reproduction dédicacée, il écrira “Marché des pouces” qu’il rectifiera sur le champ… Bref, Charles Eyck côtoiera de nombreux artistes-peintres, entre autres : Vincent Korda, Georges Braque (créateur du cubisme avec Picasso) et en 1929, Jules Pascin qui lui organise une exposition à la galerie Blanche Guillot. Début de la gloire ? C’est avec sa simplicité légendaire que Charles Eyck suivra les conseils de sa mère “ne pas faire de l’art mais des tableaux”.Quant à sa conception sur le mariage “c’est une pièce de théâtre qu’il faut jouer en tout amitié jusqu’au rideau”.

En 1949, lorsque la reine Juliana monte sur le trône, il revient à Charles Eyck d’immortaliser l’événement. Une oeuvre qui sera critiquée par ceux qui entourent la reine. Il a omis de les porter sur la toile… ! Il sera l’artisan d’une oeuvre gigantesque qu’est le monument en bronze de la Libération, plus grand que nature, inauguré le 13 novembre 1952 à Maastricht, de nombreux vitraux dont ceux de Jeantes sur Monique Carlin et des chemins de Croix.

Un livre d’images s’ouvre à Jeantes –  En 1962, à l’appel de Suasso de Lima de Prado, Charles Eyck durant trois mois ne recule pas devant l’ampleur de l’ouvrage. Au départ, il était question de quelques mètres carrés de peinture et voilà qu’il s’attaque aux parois dans leur intégralité sous l’oeil curieux des enfants et des villageois qui lui rendent visite. Que fait donc cet homme juché sur un grand escabeau ou monté sur une caisse et qui ne dit mot… Il ne passe pas inaperçu. Ses peintures hautes en couleurs reflètent son âme. Il fait ressortir ses pensées qui se lisent dans les yeux de ses personnages. Il utilise trois techniques : la peinture sur ciment brut ; la peinture graffito (dessins tracés à la pointe du couteau sur fond de peinture noire) et des peintures sur couches, plus colorées). Aujourd’hui, on dirait : “Il tague les murs”.  Au fil du temps, les 400 m² de fresques et de peintures s’animent. L’artiste réalise un livre d’images dont il veut qu’il soit ouvert à tous. Il inscrit l’image de l’église de Jeantes et celle de Moncornet, l’école de Jeantes, le bocage thiérachien et ses pommiers à cidre. Saint Martin est renaissant ; saint Etienne prisonnier dans une couronne d’épines est lapidé. Ce sont les seules entorses que Charles Eyck s’autorise en regard des écritures. En entrant dans le sanctuaire, on ne reste pas de marbre face à la piéta pas plus d’ailleurs que devant la “descente de la croix” d’un homme sanguinolent au pied de laquelle on lit dans les regards de Jean, de Marie, l’effroi, la tristesse, la compassion, la passion. Ce mur d’images reflète des cris de douleur mais l’artiste ne les perçoit pas. Il véhicule à sa manière la souffrance, celle d’une mère vers son fils qui agonise ; d’une pécheresse repentie ; celle d’un homme qui s’efforce à soulager la dépouille. N’est-ce pas la réponse de Charles Eyck lorsqu’il parlait de son handicap “je regarde la vie par les yeux”. Autre aspect symbolique est cette peinture au-dessus des Fonts baptismaux où, à bord d’une embarcation, des pécheurs lancent leur filet qui s’accroche à la cuve. Seraient-ils sur ce lac de Tibériade des messagers “pécheurs d’âmes” ? Charles Eyck fait arrêt sur image… Il nous invite à partager ses émotions tactiles. Sur l’autre mur, les quatorze stations du chemin de croix déclament l’ardeur d’un peuple en délire qui invective un profanateur qui met un genou à terre “ce chef d’un mouvement de libération recherché pour exercice illégal de la médecine (guérisons), fabriquant de vivres sans patente (multiplication des pains) et qui, aux noces de Cana, changea l’eau en vin…”  Ces esquisses ébauchées sur carton, l’artiste montera des vitraux destinés aux fenêtres de l’église de Reijmerstock, dans sa région natale. Aucun être humain ne peut rester insensible à cette beauté du trait et à tant d’expressions. On peut être croyant ou incroyant, on peut être athée ou pratiquant, on peut être snob ou collet monté, bref de tous les milieux, de tous les âges et de toutes opinions philosophiques ou religieuses. Cela vaut d’être vu.

Salut l’artiste – Le 2 août 1983, Charles Eyck à l’âge de 86 ans tire sa révérence, il s’éteint en la demeure familiale de Ravenbos qu’il occupait depuis 1937. Ses obsèques se dérouleront dans l’église saint Joseph des travailleurs à Meerssen dont il a été l’architecte en dessinant les plans et l’ornant à l’extérieur de figurines et de symboles : un poisson, un agnelet, etc. Il sculptera une mère serrant dans ses bras un enfant. Une statue qui se trouve au milieu des espaces verts aux alentours de l’église.

Charles Eyck repose en paix ainsi que son épouse Karin dans le cimetière communal. Sur la stèle de marbre noir, aucun artifice simplement sa signature ; l’image représentative de sa dernière oeuvre ?

1983 – Meerssen – Repos éternel

le lac de Galilée – Pécheurs d’âmes

  

texte et photos coll. Jacky BILLARD.