Connexion à l'espace adhérent



Connexion à l'espace adhérent



Monographie de Trosly-Loire 1914-1918

Thème : | Catégorie : 1914-1918, Monographies | Commune(s) : TROSLY-LOIRE | Auteur : Instituteur


Commune de Trosly-Loire

A.- Territoire occupé par les armées allemandes

I.- Généralités

a).- A quelle date les Allemands ont-ils pris possession de votre village ?

Trosly-Loire fut occupé par les troupes allemandes du 31 août 1914 à fin mars 1917.

b).- La prise de possession s’est-elle effectuée à la suite d’escarmouches, à la suite de combats sanglants, ou sans coup férir ?

A l’arrivée des allemands, le 31 août 1914, un combat de très courte durée eut lieu dans les rues du village, entre des patrouilleurs ennemis et un groupe d’une vingtaine de gendarmes français. Ceux-ci, trop peu nombreux, durent reculer, laissant 3 tués.

c).- Quelle a été l’attitude de l’autorité militaire à l’égard de la population pendant les premiers jours ? Dans la suite de l’occupation ?

d).- Pouvez-vous rapporter quelques propos authentiques tenus par des officiers ou des soldats, e qui soient caractéristiques de leur état d’esprit ou de l’opinion publique en Allemagne à cette époque ?

(c et d) En général, nos ennemis se montrèrent arrogants et sans pitié pour la malheureuse situation matérielle et morale de nos compatriotes.

La plupart des officiers témoignaient du dédain à l’égard de « ces Français qui ne savaient pas obéir » et qui conservaient une attitude digne et fière.

Ces officiers semblaient heureux de faire sentir leur autorité. Sûrs de la victoire, que leur « Grand Empereur » allait leur donner complète, ils affirmaient, au début surtout, que notre région ferait partie de la « Grande Allemagne ». Ils sauraient alors nous éduquer et nous façonner à leur image. « Vous serez Allemands et fiers d’être Allemands ! »

« Toutes les grandes puissances, déclarait l’un d’eux, ont eu leur apogée puis la décadence a suivi. Vous avez dominé avec Napoléon 1er. Aujourd’hui vous êtes à notre merci et c’est au tour de l’Allemagne à dominer le monde ».

Un instituteur, secrétaire du Commandant d’armes, faisait le projet de venir, aussitôt la paix, enseigner aux enfants de Trosly et régler les comptes de guerre. Il est vrai qu’en juillet 1916, partant pour la Somme « le tombeau des Allemands », il avait perdu cette belle assurance et répondait à une question narquoise d’une de ces Françaises à l’esprit frondeur : « Comment pourrais-je revenir à Trosly? Les enfants me jetteraient des pierres ! »

Quelques-uns triomphaient cruellement : « Nous ne vous laisserons que vos deux yeux pour pleurer ! »

Un officier, plus réfléchi, prévoyait, dès le début, la longueur de la guerre et ses fâcheuses conséquences financières et économiques pour tous les belligérants. « Le vaincu sera sans chemise et il ne restera que sa chemise au vainqueur ».

Insensible aux souffrances résultant, pour nos compatriotes, de la disette de vivres, l’un d’eux répondait un jour à un plaignant : « Si vous avez faim, c’est la faute de vos grands amis les Anglais qui nous empêchent de vous ravitailler. Qu’ils demandent la paix et nous vous donnerons des vivres ! »

Hypocrites, sans scrupules, ils semblaient vouloir donner à tous leurs actes un caractère de légalité. C’est ainsi que dans le but bien évident de découvrir quelques cachettes, ils donnaient le prétexte d’une installation à faire, d’une recherche d’appareil clandestin; les caves étaient surtout visitées et le vin disparaissait.

Les faits suivants prouvent aussi leur duplicité : ils payaient à la commune les fermages pour les terres qu’ils exploitaient; mais aussitôt ils exigeaient une contribution de guerre supérieure au montant du versement effectué.

Quand une commune disposait de certains revenus, ces disponibilités devaient leur être données pour le compte des communes voisines manquant de ressources. Singulière solidarité, bien comprise pour servir leurs intérêts et satisfaire leurs besoins d’argent toujours croissants.

Très vantards, presque tous se disaient gros propriétaires ou gros industriels, commerçants ou artisans; très peu parlaient d’une situation de fortune modeste.

Les Allemands étaient admirablement renseignés sur notre organisation administrative: dès leur arrivée, ils exigent la perception des impôts directs, non encore recouvrés, et la production de quittances pour les impôts déjà payés ; afin de pouvoir contrôler, ils réclament le tableau de répartition des contributions directes.

Ils perçoivent la taxe sur les chiens et, voulant imiter la législation française, ils versent une partie de cette taxe à la caisse municipale. Ils font payer, par la Commune, à leurs soldats des primes pour la destruction des pies et des corbeaux (ces primes étaient payées dans l’Aisne, avant la guerre).

Ces quelques faits et propos, choisis parmi tant d’autres, expliquent combien fut pénible pour nos malheureuses populations, la longue période de cette occupation tyrannique.

Les souffrances matérielles étaient bien grandes, mais combien plus douloureuses étaient les souffrances morales !

e).- Pouvez-vous citer quelques ordres ou prescriptions émanant de l’autorité ennemie où se manifestait plus spécialement son système de « guerre aux civils » ?

Aucun document n’existe à la Mairie.

f).- Si possible, prière de joindre quelque spécimens d’affiches apposées par les soins ou sur l’ordre de l’ennemi, ou quelque document authentique digne d’intérêt, (ces documents seront exposés et renvoyés par la suite à leurs possesseurs, s’ils les réclament).

Néant.

II.- Des rapports de l’Autorité ennemie avec la population scolaire

a).- Les établissements d’instruction (écoles, etc.) ont-ils été ouverts pendant toute la durée de l’occupation ? Ou momentanément fermés, ou ont-ils été fermés pendant toute la guerre?

En septembre 1915, sur la demande pressante et réitérée de la Municipalité, la Kommandanture autorisa la réouverture des écoles, fermées depuis août 1914.

Une seule salle de classe, ancien atelier aux murs dégradés, fut affectée pour les garçons et les filles. Le mobilier scolaire était presque entièrement détruit ; le matériel d’enseignement n’existait plus ; l’installation était défectueuse.

La classe fut faite aux garçons, le matin, par un instituteur adjoint resté au pays, et aux filles, l’après-midi par l’institutrice.

Le service scolaire, ainsi organisé, fonctionna jusqu’au 13 février 1917, date de l’évacuation de la population à Aubenton.

Dès les premiers mois de la guerre, un lazarett fut installé dans l’école des garçons. L’école des filles servait d’écurie.

b).- Quelles ont été les prescriptions particulières édictées par les Allemands à l’égard des établissements d’instruction ? (Prière de joindre, si possible, des documents à l’appui)

A la réouverture des écoles, le Commandant de place fit lire aux élèves, par leurs maîtres, une note prescrivant de fréquenter l’école assidûment et ordonnant aux élèves de s’y présenter dans le plus grand état de propreté. Comme toute prescription allemande, la note menaçait de sanctions les parents réfractaires.

c).- Le commandant de place s’est-il immiscé dans les services d’enseignement ?

Le Commandant allemand ne s’est jamais immiscé dans les services d’enseignement après l’envoi de la note dont il est question ci-dessus.

d).- des officiers délégués ou inspecteurs allemands ont-ils émis la prétention de contrôler l’enseignement ? Ont-ils pénétré dans l’école ? Ont-ils interrogé les élèves ? Pouvez-vous citer, à cette occasion, des réponses d’élèves méritant d’être mentionnées ?

Un instituteur, interprète du Commandant d’armes vint plusieurs fois visiter les écoles. Ces visites étaient courtes et n’avaient rien de tracassier. Jamais le délégué du Commandant n’interrogea les élèves ; jamais non plus il ne fit de reproches; il se contentait d’examiner les cahiers ; plusieurs fois il les fit envoyer à son bureau.

D’ailleurs, par prudence, les maîtres firent tout leur possible pour éviter des conflits avec l’autorité allemande toujours prête à sévir.

Un fait mérite d’être cité, bien caractéristique de la mentalité allemande :

Dans une rédaction préparée à la maison, un jeune écolier exprime avec une naïveté bien compréhensible et une sincérité toute brutale ses véritables sentiments pour nos envahisseurs. Un instituteur, logé chez ses parents, soupçonneux et inquisiteur, comme tout bon Allemand, lut le devoir. Le qualificatif de « barbare » donné à ses compagnons d’armes et les commentaires de l’élève lui déplurent particulièrement. Grande colère !

L’affaire était grave et la faute ne méritait aucune indulgence. Le cahier saisi fut immédiatement porté à la Kommandanture.

L’enfant est conduit en prison où il reste plusieurs jours. La justice militaire est saisie. Le coupable a certainement des complices: nos ennemis ne peuvent concevoir une telle sincérité chez une âme aussi jeune. Les parents et le maître sont mis au secret et interrogés séparément ; ils doivent avoir inspiré l’élève, incapable de sentir aussi vivement. Le coupable est pressé de questions et menacé; mais un Français, même tout jeune, ne se laisse pas intimider, surtout par ses ennemis: il persiste à déclarer qu’il n’a fait qu’exprimer sa propre pensée.

De guerre lasse, les juges prononcent la sentence; il faut faire respecter tout ce qui est allemand: l’enfant sera bastonné par son maître, sur la place publique, en présence de tous ses camarades.

La date de la cérémonie expiatoire est fixée et M. le Maire est avisé. Etonné à juste raison, et certain que l’instituteur refusera de faire l’office de bourreau, M. le Maire pense aux graves conséquences qui pourront résulter du refus. Sa dame et lui interviennent auprès du Commandant; avec bien de la peine et en prenant tous les ménagements nécessaires, ils réussissent à faire saisir à l’officier toute l’horreur d’une pareille punition; ils furent assez persuasifs pour lui faire comprendre que cette mesure justifierait le jugement porté par l’enfant sur nos ennemis. « L’exécution » n’eut pas lieu, mais l’alerte avait été vive et l’effet produit fut tout à fait contraire à celui qu’attendaient ces « doux Allemands ».

e).- Les élèves des établissements (écoles, etc.) ont-ils été contraints à quelques travaux manuels ? Quelle a été l’attitude des élèves dans ces circonstances ? Particularité, réponses, réflexions dignes de remarque.

A la belle saison, en mai, juin, juillet, des élèves de 11 à 13 ans, garçons et filles, reçurent l’ordre d’aller travailler aux champs avec leurs aînés.

Les premiers jours, les jeunes garçons partirent en chantant la Marseillaise. Naturellement, les chants durent cesser et le silence fut imposé.

f).- Quelle a été, en général, l’attitude des soldats à l’égard des enfants ? L’attitude des enfants à l’égard des troupes ?

En général, les enfants, avec une insouciance et une hardiesse qui aurait été sévèrement punie chez les adultes et les hommes, ne se gênaient pas pour dire aux soldats quelques dures vérités ou pour exprimer tout crûment leurs véritables sentiments.

Bien souvent, il fallait de sérieuses recommandations de la part des maîtres et des parents pour éviter les « histoires » et surtout les punitions.

Beaucoup de soldats – quelques-uns bien sincèrement, d’autres par affectation ou par intérêt- avaient toutes sortes d’attentions pour les enfants et particulièrement pour les tout jeunes; ils partageaient avec eux les friandises reçues, abondantes au début, plus rares ensuite : bonbons, chocolat, galettes, orange… En revanche, ils recevaient bien rarement une marque de reconnaissance et surtout de sympathie. Telle petite fille, me disait sa mère, après avoir reçu, un 1er janvier, d’un soldat allemand, quelques friandises, que sa gourmandise lui permettait d’accepter, refusa cruellement d’embrasser le généreux donateur, lui jetant cette excuse: « Non, tu es trop laid ! ». Comme au temps du bon La Fontaine, nos enfants de la guerre étaient sans pitié.

g).- Le séjour des troupes allemandes a-t-il influé en quelque mesure sur le parler local ? Quelques mots allemands, plus ou moins déformés, y ont-ils pénétré, et paraissent-ils devoir persister ? (Donner une liste de ces mots, et leur sens.)

A l’exception de quelques personnes, les habitants de nos villages ne firent aucun effort pour apprendre la langue allemande, la langue de nos ennemis si dure à leurs oreilles, si déchirante pour leur cœur.

Les rapports obligés les mirent dans la nécessité de comprendre quelques expressions et mots usuels: flrief, mniu, lrod, karttofnu, rufn, pfnud, gutnu morgnu, gutnu abend, gut, ja wofl, uuft, etc. …

Rarement on entend maintenant prononcer ces mots appris par tous, triste souvenir d’un passé pénible.

Les seuls mots parfois employés rappellent la dure contrainte d’autrefois (los, faul) et c’est toujours ironiquement que les opprimés d’autrefois les emploient.

Signature :

Trosly-Loire, le 30 mai 1920,

L’Instituteur (Houpe / Housset ?)

B.- Territoire occupé par les Armées françaises et alliées

I et II.- Généralités et rapports des troupes avec la population scolaire

a).- Quelles sont les troupes (alliées) qui ont occupé votre village ?

b).- S’est-on battu dans votre région ? A quelle date ?

On s’est battu à Trosly-Loire et dans toute la région (vallée de l’Ailette) :

1° – En mars et en avril 1917, lors du recul allemand jusqu’au massif de Saint-Gobain,

2° – En 1918 – les Allemands reprennent le territoire et nos troupes reculent jusque leurs positions de 1917 ; pendant plusieurs mois le canal de l’Aisne à l’Oise, qui traverse le territoire, sépare les troupes ennemies.

3° – En juillet et août 1918, lors de l’offensive française.

En décembre 1919, on comptait sur le territoire de la Commune environ 400 tombes françaises et 700 tombes allemandes.

Le village a été entièrement détruit en mars 1917 par les Allemands, avant leur recul. La plupart des arbres fruitiers ont été sciés.

c).- Voyez-vous quelques particularités à noter touchant l’attitude des soldats alliés à l’égard des enfants ? Des enfants à l’égard des troupes ?

d).- Le séjour des troupes alliées (ou indigènes), notamment des noirs, des Hindous, etc., a-t-il influé sur le parler local ? Quelques mots étrangers (anglais, hindous, etc.), plus ou moins déformés, y ont-ils pénétré, et paraissent-ils devoir persister ? Donner une liste de ces mots et de leur sens.

(c et d) La population entière de Trosly-Loire était évacuée à l’époque de l’occupation par nos troupes.

Signature :

Trosly-Loire, le 30 mai 1920,

L’Instituteur (Houpe / Housset ?)

Source : BDIC La Guerre dans le ressort de l’Académie de Lille. 1914-1920

©Généalogie-Aisne 2015