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Monographie d’Anizy-le-Château 1914-1920

Thème : Guerres | Catégorie : 1914-1918, Monographies | Commune(s) : ANIZY-LE-CHÂTEAU | Auteur : Déprez


Département de l’Aisne

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Arrondissement de Laon

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Canton d’Anizy-le-Château

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Commune d’Anizy-le-Château

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L’Occupation allemande

1914-1918

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A.- Territoire occupé par les armées allemandes

I.- Généralités

a).- A quelle date les Allemands ont-ils pris possession de votre village ?

L’invasion: L’armée allemande a pris possession du Bourg d’Anizy-le-Château le 4 septembre 1914.

b).- La prise de possession s’est-elle effectuée à la suite d’escarmouches, à la suite de combats sanglants, ou sans coup férir ?

Escarmouches : A minuit l’arrière-garde de l’armée française en retraite quittait Anizy après quelques escarmouches à 1500m d’ici, sur la route de « Lecq », 2 soldats allemands sont tués et quelques Uhlans blessés. A trois heures du matin des groupes de cavaliers ennemis pénètrent avec prudence dans Anizy, poursuivant à coups de lance les habitants trop curieux, et arrêtant quelques soldats français, trainards exténués de fatigue, qui se rendent sans défense, livrant leurs fusils qui sont aussitôt brisés par l’ennemi.

A huit heures, des escadrons de Uhlans traversent la ville «  à la poursuite, disent-ils, de l’armée française, qu’ils n’ont pu couper » sur cette route transversale de Coucy à Laon, perpendiculaire à la ligne de retraite française. « Ils sont arrivés trop tard » comme l’avoue un capitaine, qui, revolver au poing, interroge les habitants qui vaquent comme d’habitude à leurs occupations, au grand ébahissement des Boches, ignorant le caractère de nos vaillantes populations frontières nullement terrorisées.

L’infanterie suit lentement, sur deux lignes, frôlant les murs, le fusil sous le bras; une halte d’une demi-heure donne le temps à la cavalerie d’éclairer la route; les hommes en profitent, assis sur les trottoirs, pour « casser la croûte ». Quelques enfants s’approchent d’eux et reçoivent du chocolat, des fruits.

Cette armée est composée de beaux gars, aux uniformes neufs; ils sont convaincus  que « dans trois jours, Paris ! » C’est le mot d’ordre.

Le fleuve humain, en bon ordre, en toute sécurité, continue à couler sans arrêt, débordant de toutes les routes, déversant vers Vailly, vers Soissons, infanterie, cavalerie, pionniers, artillerie; de nombreux avions suivent la marche de l’armée qui court à sa perte vers la Marne !

c).- Quelle a été l’attitude de l’autorité militaire à l’égard de la population pendant les premiers jours?

Dans la suite de l’occupation ?

1° Pendant les premiers jours: L’armée allemande dans sa marche en avant rapide a eu peu de contact avec la population; les officiers, très arrogants, se montraient cependant corrects et peu exigeants. Sauf quelques carreaux brisés, quelques portes abattues à coup de haches pour entrer plus vite, les soldats « chapardeurs » n’ont pas trop ennuyé les habitants. « Poincaré paiera » répondaient-ils aux plaintes; c’est encore un mot d’ordre que nous entendrons fréquemment.

Survient la déroute de l’armée allemande après la victoire française de la Marne; les débris de régiments, les convois décimés, viennent se reformer dans notre région, à l’abri des canons qui garnissent les crêtes du « Chemin des Dames » et que les Boches ont amenés par les lignes de chemin de fer non détruites ; l’élan de nos héroïques poilus va se briser là et les deux armées ennemies vont rester en présence, chacune occupant un versant de cette fameuse commune qui domine et l’Aisne et l’Aillette, et qui sera désormais un tronçon du vaste front où la lutte va se stabiliser.

2° attitude dans la suite de l’occupation : Les services arrière s’organisent à Anizy: boulangerie, boucherie, lazaret. Une commandanture s’installe; alors va commencer le « pressurage » méthodique du pays en hommes, argent et produits; les réquisitions, régulières ou non vont épuiser les stocks des cultivateurs; le gaspillage est de mode; on tue des vaches à coups de fusil pour avoir des biftecks; on prend du blé non battu pour litière des chevaux malgré les protestations du Maire; « C’est la guerre ! » est la réponse brutale de ceux qui ont érigé en dogme « La force prime le droit » et qui se défendent à chaque instant « d’être des barbares ».

Les jardins, les clapiers, les caves, les magasins sont mis « en  coupes réglées ». Le vol simple est doublé du vol « légal » par les réquisitions et les perquisitions à jet continu. A une plainte du maire au sujet des perquisitions vexantes, la Commandanture répond « qu’ils ont l’ordre de pomper, pomper (sic) toujours jusqu’à ce que les envahis n’aient plus que leurs yeux pour pleurer! »

« C’est la faute à Poincaré ! »

Les hommes, les femmes de tout âge et de toutes conditions, les jeunes filles, les enfants à partir de 8 ans sont enrégimentés par groupes et surveillés par des soldats pour les travaux des champs et autres, malheur à ceux qui flânent ou « rouspètent », la bastonnade, le « passage à tabac », la prison, les amendes, viennent à bout des plus récalcitrants; il est vrai qu’ils sont payés 0f20 de l’heure ! Et on travaille sans arrêt, dimanches et fêtes. « C’est la guerre ! »

Dans l’hiver, une des jeunes filles qui arrachaient des navets a les doigts gelés, les autres refusent de continuer : 8 jours de prison, au pain et à l’eau, dans une maison sans feu, au corps de garde ! Les vaillantes françaises supportent tout sans une larme; ce sont des chants et non des plaintes que leurs brutes de gardiens entendent !

Tous les habitants, hommes et femmes, sont obligés de saluer les officiers ; un ouvrier, n’ayant pas « levé assez haut sa casquette » est gratifié de 8 jours de prison!

Les autorités militaires se montrent intraitables pour l’exécution des ordres donnés; cependant Anizy a été privilégié, grâce à son maire, homme de sang-froid, sachant très bien l’allemand et « sans accent » pour l’avoir étudié à Leipzig. Les officiers supérieurs se font un plaisir de venir causer avec lui des événements; il ne leur a jamais caché sa pensée et dans un sourire leur a dit de dures vérités, avec tant de tact que pas un ne lui a fait de reproches à ce sujet. Beaucoup de soldats qui arrivaient à la Mairie, la menace à la bouche, restaient stupéfaits en entendant causer le Maire qui les rappelait au respect du « bourgmestre ».

Plusieurs fois, en présence des exigences des autorités, il a obtenu des adoucissements voir même des retards d’ordres, en écrivant, en allemand, directement au Général commandant d’armée. Je regrette que le cadre de ce travail ne me permette pas de reproduire les lettres et les délibérations du Conseil Municipal faites dans certaines affaires graves pour la commune.

Sauf quelques cas isolés de brutalités par des soldats, ceux-ci vivaient en bonne intelligence dans les familles où d’ailleurs ils sont restés plus d’un an, cajolant les enfants, fournissant ce qui manquait, hélas ! à la « popote » civile, ceci excuserait, si c’était excusable, les cas, assez nombreux, de faiblesse de la part des femmes et de quelques jeunes filles, cas absolument volontaires et d’autant plus coupables !

e).- Pouvez-vous citer quelques ordres ou prescriptions émanant de l’autorité ennemie où se manifestait plus spécialement son système de « guerre aux civils » ?

3 recueils assez volumineux d’ordres et d’affiches existent à la Mairie, les reproduire ici serait un travail de longue haleine; qu’il suffise de les citer avec l’esprit qui présidait à leur rédaction.

1° « Les hommes de 17 à 50 ans sont soumis à un appel mensuel », moyen de contrôler la présence des hommes que les gendarmes finissaient par connaître, et moyen de choisir les travailleurs. Sanction: tout retard à l’appel : 5 marks d’amende, défense de fumer et de causer.

2° « Défense de sortir avant 6 heures du matin et après 6 heures du soir ». Les « chapardeurs » pouvaient agir tranquillement. Sanction: prison.

3° « Défense de former des groupes de plus de 3 personnes dans la rue». Sanction: amende.

4° « Défense d’éclairer les maisons la nuit ». Ceci est de bonne guerre.

5° « Ordre à tous les hommes de tout âge de se réunir à l’église pour un appel, ordre de laisser les portes ouvertes ».

Réunis à 9 heures, les hommes ne furent relâchés qu’à 3 heures. Il parait que des Russes étaient en fuite, on les cherchait dans toutes les maisons. La troupe barrait toutes les rues.

Les sous-officiers de la Commandanture fouillent la maison de M. Thomas instituteur en retraite. Ils trouvent 4.000 f en or, des bijoux, des titres. Ils s’en emparent. M. Thomas, libre, va les réclamer à la Commandature. On lui rend les bijoux et les titres et un reçu des 4.000 f. Le lendemain on le rappelle à la Commandature, on lui déchire son reçu et on lui dit : « Le bourgmestre vous en donnera un, c’est 4.000 f que vous prêtez à la commune ». Ainsi fut fait. Aucune trace du vol n’existait plus!

6° « Tous les matelas sans exception seront portés par les habitants à l’école des garçons. Les vieillards de 70 ans, les malades devront se munir d’un certificat pour conserver 1 matelas ».

7° «  20 femmes iront travailler sur la voie de chemin de fer, à la gare, ordre au Maire de les désigner ». Ceci pour empêcher les avions français de continuer à bombarder la gare.

Naturellement le Maire refuse d’établir cette liste fatale. Il répond « qu’il ne peut envoyer aucune de ses administrées à la mort ».

La Commandature les désigne d’office: mères de famille, jeunes filles de 14 et 15 ans sont envoyées ainsi avec des pioches travailler sur la voie.

Des officiers allemands qui passent dans un train, protestent contre cette mesure.

Des bombes arrosent de mitraille la ligne, les malheureuses échappent miraculeusement à la mort et se réfugient dans une cave pleine d’eau! Sur la plainte du Maire qui proteste énergiquement, elles sont enfin exemptées de cette dangereuse corvée!

8° « Sous peine d’amende grave, il est défendu aux cultivateurs de mettre des chevaux et des vaches dans les pâtures, les accotements des chemins suffiront pour leurs propres animaux ». Et il faut du lait pour les ambulances, les enfants et les vieillards!

9° « Défense aux cultivateurs de faucher les plantes devant être fanées ».

Après avoir pris la nourriture des gens, celle des animaux est réquisitionnée, et cependant les cultivateurs sont obligés de fournitures aux ambulances 2 litres de lait par jour et par vache!

Madame Sébart ayant fauché un tombereau de trèfle rouge dans sa propriété, fut condamnée à 1000 marks d’amende.

Le Maire eut bien la peine à faire comprendre au Commandant que dans ces pays-ci le trèfle rouge n’est jamais fané, mais consommé en vert. L’amende fut réduite à 500 marks.

10° « Les propriétaires de poules fourniront aux ambulances 2 œufs par poule et par semaine: ils toucheront 0,08f par œuf ; tout œuf manquant est passible d’une amende de 1,28 f. »

II) Rapports de l’autorité ennemie avec la population civile.

a).- Les établissements d’instruction (écoles, etc.) ont-ils été ouverts pendant toute la durée de l’occupation? Ou momentanément fermés, ou ont-ils été fermés pendant toute la guerre ?

Pendant les trois premiers mois de la guerre, l’incertitude du lendemain, la crainte des violences, l’occupation continue des locaux scolaires, n’ont pas permis d’ouvrir l’école ; puis le front se stabilisant, l’ordre étant établi, quelques enfants furent réunis dans la petite cuisine de l’instituteur et des cours réguliers furent faits à des groupes de 7 élèves se succédant de 2 heures en 2 heures.

Le nombre des élèves augmentant, une classe fut ouverte dans une auberge dans des conditions d’hygiène déplorables et dans la promiscuité des buveurs ; une école de filles fut ouverte grâce à la bonne volonté de la jeune institutrice de Filain, revenue, évacuée chez sa mère (Melle Vérain); une dame ouvrit une classe enfantine (Me Toussaint née Rouger) et une dame de Vailly, évacuée, ouvrit une école catholique payante (0f10 par jour) (Me Bréfort).

Ai-je besoin de dire que M. le Maire favorisa la réorganisation des classes; malheureusement beaucoup de livres avaient été détruits lors des passages de troupes et on manquait de fournitures.

Pour l’hiver on réunit les deux classes, garçons et filles, dans le grand « salon » de l’hôtel de « l’Europe » où les enfants se trouvèrent dans des conditions d’hygiène relativement bonnes.

b).- Quelles ont été les prescriptions particulières édictées par les Allemands à l’égard des établissements d’instruction ? (Prière de joindre, si possible, des documents à l’appui)

Les autorités allemandes n’intervinrent pas dans cette organisation et laissèrent toute liberté aux maîtres et maîtresses.

c).- Le commandant de place s’est-il immiscé dans les services d’enseignement ?

Le commandant de place ne s’est pas immiscé dans les services d’enseignement. Il interdit seulement les jeux bruyants et défendit les récréations sur la place publique.

d).- des officiers délégués ou inspecteurs allemands ont-ils émis la prétention de contrôler l’enseignement ? Ont-ils pénétré dans l’école ? Ont-ils interrogé les élèves ? Pouvez-vous citer, à cette occasion, des réponses d’élèves méritant d’être mentionnées ?

Nous avons entendu parler « d’inspection d’écoles » mais ici aucune école n’a été officiellement visitée. Quelques soldats allemands, instituteurs, professeurs, ont causé « du métier » avec l’instituteur mais toujours après la classe.

e).- Les élèves des établissements (écoles, etc.) ont-ils été contraints à quelques travaux manuels ?

Quelle a été l’attitude des élèves dans ces circonstances ? Particularité, réponses, réflexions dignes de remarque.

Les élèves à partir de 8 ans ont été contraints de travailler aux champs: échardonner, couper des orties, ramasser des glands, des fraises, mais seulement pendant quelques jours car les enfants, peu soucieux de « travailler contre la France » ne donnaient aucun rendement et leurs gardiens « n’en venaient pas à bout ! »

Un jour, ils sont partis travailler, en rang, drapeau tricolore en tête et chantant la Marseillaise. Le Commandant de place écrivit au Maire qu’il « fermait l’école » et interdisait même à l’instituteur de « donner des leçons particulières », on le considérait comme un « agent excitateur », un « mécontent ». On le serait à moins : malade, séparé des siens dont il est sans nouvelles, ayant son fils aîné, officier dont il ignore le sort, il n’avait pas lieu d’être fort gai.

L’instituteur est appelé à la Commandature pour être tancé ou arrêté. Le Maire, prévoyant ce qui va arriver, se rend auprès du Commandant et défend l’instituteur ; lorsqu’à son tour il est appelé, le Commandant le reçoit avec une certaine déférence et il sort indemne de l’épreuve, mais la commune dut payer 2000 marks d’amende. Il va sans dire que l’école ne fut pas fermée.

Les classes ne furent arrêtées que pendant les quelques jours du bombardement d’Anizy par les Français (juillet 1916), 2 élèves de 9 et 11 ans en furent les victimes malheureusement. Lorsque le bombardement reprit (août 1916) les élèves descendaient dans la cave de l’hôtel et … la classe continua.

f).- Quelle a été, en général, l’attitude des soldats à l’égard des enfants ? L’attitude des enfants à l’égard des troupes ?

Comme je l’ai fait remarquer plus haut, les soldats prenaient plaisir à jouer avec les enfants, à leur donner des friandises. Pères de famille, ils leur montraient des photographies des leurs, et plus d’un avait les larmes aux yeux en embrassant un tout petit.

g).- Le séjour des troupes allemandes a-t-il influé en quelque mesure sur le parler local ? Quelques mots allemands, plus ou moins déformés, y ont-ils pénétré, et paraissent-ils devoir persister ?

(Donner une liste de ces mots, et leur sens.)

De leur côté les enfants n’avaient aucune crainte des soldats et beaucoup s’essayaient à causer allemand et quelques-uns y réussirent très bien, au point qu’en classe ils s’oubliaient à répondre certaines expressions courantes en allemand! Au « grand scandale » de quelques petits chauvins… moins aptes!

L’évacuation en Belgique, en France, ayant éloigné ces enfants de leurs initiateurs, les mots allemands appris facilement, disparurent aussi vite et aujourd’hui je n’ai pas entendu un seul enfant les répéter, d’ailleurs, « il n’y ferait pas bon » de parler boche devant les élèves qui n’ont pas connu le joug allemand et les souffrances de l’exil !

Déprez

Instituteur

Source : BDIC La Guerre dans le ressort de l’Académie de Lille. 1914-1920

©Généalogie-Aisne 2015