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Lucienne Lefèvre (Lesdins) « J’avais 15 ans en 1914 »

Thème : Guerres | Catégorie : Première guerre mondiale 1914-1918 | Commune(s) : LESDINS | Auteur : P.Duparfait d'après Lucienne Lefevre Holesch


Présentation : ce carnet a été écrit par Lucienne Lefèvre, une jeune fille habitant Lesdins avec sa famille au moment de la guerre 14-18. Lucienne est née en juin 1899 à Loivre.
A la fin de la guerre elle se marie avec Robert Holesch. Celui-ci est originaire de Normandie.
Un des fils nés de cette union, Jacques, a épousé Odette B. à Flavy-Le-Martel dans les années 1950. C’est cette dernière qui nous a transmis le carnet de Lucienne.
Lucienne est décédée à Flavy-Le-Martel en 1985 ………………… Lucienne Lefèvre (Lesdins) « J’avais 15 ans en 1914 »


Lesdins (près de St Quentin) le 31juillet 1914
J’ai 15 ans. Je suis toute à la joie de partir en vacances à Meaux, chez ma grande sœur (qui a 23 ans de plus que moi) son fils Félix est venu me chercher. C’est une grande réception où rien ne manque. Sont présents maman, papa, Annette mon autre sœur, Félix et moi. Toute la famille est gaie, mais la fête fut troublée. Un télégramme rappelle de suite notre voyageur, son fascicule étant arrivé, il faut qu’il parte le jour même. J’insiste pour partir avec lui ; mes parents s’y opposent. La guerre est proche, il faut mieux rester en famille. Nous l’accompagnons à la gare. On ne devait le revoir que 4 ans plus tard…
2 août
La guerre est déclarée, chacun tend le dos. Le tocsin sonne. Les hommes partent. Les femmes et les enfants pleurent. On s’empresse de faire des provisions. On « dévalise » les épiceries. On va même jusqu’à griller du pain que l’on conserve sur les armoires. Quelques jours après les soldats Anglais passent sur nos routes en convois. Canons, caissons, camions transportant l’infanterie, compagnies à vélos ainsi que toute sorte de véhicules.
Chaque jour nous allons sur leur passage leur distribuant quelques douceurs, des œufs, des fruits et des boissons fraîches. En échange ils nous donnent un petit souvenir : un écusson, un insigne… nous leur souhaitons bonne chance.
Plusieurs jours après, les nouvelles ne sont guère rassurantes. La Belgique est envahie. Les belges résistent, même les civils. Certaines femmes arrosent les « Prussiens » avec de l’huile bouillante. De ce fait des atrocités sont commises.
Les soldats Anglais qui sont passés joyeusement reviennent en débandade. Ils déchargent même leurs obus dans les fossés pour aller plus vite. Les hommes sont harassés de fatigue. Ma mère a ouvert la porte de la maison et leur donne à boire et à manger afin de les réconforter un peu.
Puis ce sont des civils qui fuient devant l’ennemi, poussant devant eux leur bétail, des charrettes, des voitures d’enfants. Tout cela sous un soleil de plomb. On les accueille de notre mieux, en pensant que bientôt ce sera notre tour.
25 août
A notre porte s’arrête un état major Anglais. Le général descend de sa voiture et demande à mon père la direction de Roupy (au sud de St Quentin). Il parle assez bien le français et nous dit que l’ennemi est proche.
26 août
Nous nous décidons de partir à notre tour. C’est qu’à présent on entend le canon qui gronde. Nous n’allons pas loin. Arrivés au pont du canal, des soldats Français (qui ne sont pas armés !) nous empêchent de passer. Nous retournons au logis.
On parle que des patrouilles de Uhlans circulent. Certains passent entre les convois anglais. Une cabaretière croyant avoir affaire à des Anglais leur offre une bonne bouteille de vin en disant : c’est autant que les Prussiens n’auront pas. Un marinier Flamand assis à une table a prévenu la femme car il avait bien compris que c’étaient des soldats Allemands.
28 août
C’est un dimanche. En revenant de la messe, ma sœur étant partie chercher de l’eau à la pompe aperçoit 4 Uhlans à cheval portant une lance et revolver à la main. Elle s’écrie : les Prussiens. Ils la mettent en joue, elle rentre pantelante à la maison.
Depuis le matin, des soldats Français sont occupés à faire des créneaux dans le mur qui entoure le château Defrance, Ils s’installent pour accueillir l’ennemi. J’observe tout cela depuis la maison de mes parents. Voilà quatre cavaliers qui se dirigent vers le château. A ce moment-là, les Français ouvrent le feu. Deux des Uhlans se replient au galop ; les deux autres sont à terre. Malgré la défense de mes parents, je me précipite. Les deux hommes étendus sont sans vie. En m’approchant, je vois qu’il s’agit d’un officier et d’un simple soldat. On a su plus tard qu’il s’agissait d’un baron avec son ordonnance. Le baron portait une montre bracelet – chose rare à l’époque.
Je rentre chez nous toute bouleversée par ce spectacle.
Deux mariniers Flamands dont les bateaux étaient amarrés sur le canal près de chez nous s’empressent d’aller voir. Ils dévalisent les soldats, prennent même les selles des chevaux, coupent les oreilles des hommes et les mettent dans leur porte-monnaie. En passant devant nous, ils nous montrent leurs trophées.
Mon père les sermonne vertement leur disant qu’ils nous exposent à des représailles.
Pendant cette tragédie, on entend une bataille qui se livre à Bellenglise, village situé à 10 kilomètres de chez nous. Un grand nombre de nos soldats sont tombés. C’étaient ceux du 87ème R.I. de St Quentin.
A 13 heures nous avons terminé notre repas. Mon père sommeillait selon son habitude lorsque l’on perçoit un sifflement aigu. C’est un bombardement. Les obus sifflent sans discontinuer. Mon père s’écrie : « Sauvons-nous mes enfants ; nous sommes perdus ! ». Nous prenons en hâte nos affaires préparées à l’avance et nous fuyons sous le bombardement. Ne sachant où aller, nous nous dirigeons vers la fabrique de sucre où papa était employé. Nous cherchons un abri. Beaucoup de nos voisins nous suivent et notre petit chien hurle de peur. La résonance dans la fabrique nous effraie. Nous sortons et prenons la digue du canal. Des mariniers fuient en barque pour atteindre le souterrain. Nous nous préparons à en faire autant, mais les obus tombant dans le canal nous empêchent d’avancer.
Soudain un aubergiste nommé Dermy nous arrête et nous invite à venir chez lui. Il pense que nous serons plus en sécurité dans sa cave. Homme sympathique, père d’une nombreuse famille, il nous réserve le meilleur accueil.
Après le bombardement qui a duré deux heures, c’est la ruée des « Prussiens » vers le village. Heureusement nous sommes un peu à l’écart.
Les Allemands ayant qualifié le village de « rebelle », les soldats commettent les pires atrocités. Selon les ordres de leurs chefs, ils brûlent les maisons (14 furent incendiées) violent les femmes.
De loin, nous apercevons le brasier. Un brave homme habitant non loin de la tragédie veut retourner voir ce qui se passe chez lui, laisse sa femme chez des gens qui les avaient accueillis. Elle avait 65 ans, elle a été violée dans une pièce avec d’autres femmes dont une fille de 15 ans.
L’homme a-t-il fait des reproches aux soldats qui avaient incendié sa maison, on ne le saura jamais ; on l’a retrouvé près des deux soldats tués le matin avec une lance en plein cœur.
29 août
Le lendemain de cette tragédie, nous quittons notre refuge, tout étant redevenu calme. Nous rentrons chez nous. Aussitôt des soldats font irruption dans notre demeure. Ils demandent : « Win, win ». Ma mère comprend huile. Elle va en chercher une bouteille. Ils font signe que non et, sortant, nous montrent la vigne plantée devant chez nous. N’ayant pas de vin, mon père descend à la cave leur chercher de la bière. Alors ils disent « Glass, glass ». Ma sœur décroche une glace et leur donne. Décidément, nous ne comprenons pas. Nous avons tellement peur d’eux que nous reculons autour de la table devant eux. « Mauvais journalistes » nous disent-ils enfin ; « nous pas méchants ».
30 août
Nous restons apeurés et n’osons pas sortir. Cependant avec maman, nous nous risquons jusqu’à l’endroit où les soldats ont été abattus. Ils sont toujours là ainsi que l’homme qui a été tué à côté d’eux.
On s’organise. Il faut enterrer ce malheureux civil. Les hommes valides craignent d’être ramassés par l’ennemi. C’est un vieillard que nous allons quérir avec maman qui donne un drap. On va chercher une civière et tous les trois nous accomplissons la triste corvée. On l’emmène au cimetière où le vieux fait un trou pour y déposer ce malheureux civil. Toutes les deux maman, nous nous dirigeons vers notre maison. Tout est désert. Nous rencontrons des chevaux échappés après la bataille. Ils ont soif et viennent nous flairer. Nous marchons doucement pour ne pas les effrayer.
Nous apercevons dans les champs des cochons, des vaches et même des lapins. Durant des mois on vit des lapins courir dans les bois.
Septembre
A présent voilà les soldats installés dans le village.
Pour notre part, nous logeons un officier avec ses ordonnances. En arrivant chez nous ils ont dit : « Nous sommes chez nous, vous êtes chez nous ». Nous ne devons leur refuser aucun service.
Ayant pris notre chambre, nous logeons ma sœur et moi dans une mansarde aménagée dans le grenier.
Presque tous les jours le garde-champêtre sonne dans le village pour donner les ordres de la Kommandantur.
Tout d’abord, les hommes doivent saluer les officiers. Sinon c’est la prison. Il faut camoufler les fenêtres le soir. Les rassemblements dans les rues sont interdits. A 19 heures on ne doit plus sortir.
Les restrictions se font sentir, nous avons une carte de pain ; ce dernier a la couleur du pain d’épice. Ce n’est qu’en 1916 que la Croix Rouge américaine nous a fait parvenir du ravitaillement : du lard, des haricots et du riz. Le tout en très petite quantité, juste pour ne pas mourir de faim.
Les hommes à partir de 16 ans sont réquisitionnés. Un an plus tard ce sera le tour des jeunes filles pour les travaux des champs.
1915
C’est le moment de la moisson. On nous annonce que des prisonniers Russes viendront travailler. Dans le village le garde champêtre a transmis l’ordre de ne pas causer aux prisonniers ni de leur donner quoi que ce soit. Malheureusement, étant logés à l’écart, nous ignorons ses ordres. Voilà qu’un groupe de prisonniers escortés de soldats, baïonnette au canon, s’arrêtent devant chez nous. Mon père saluant respectueusement leur demande : « Voulez-vous me permettre de donner une cigarette à camarade ? ». Aussitôt mon père est poussé dans les rangs des prisonniers et ensuite conduit à la Kommandantur pour explication. On veut l’envoyer en forteresse en Allemagne. Il se défend comme il peut sans succès. Le nouveau maire nommé par les Allemands, qui est notre directeur de sucrerie, explique que mon père n’a rien fait de mal étant donné qu’il ignorait l’ordre donné le matin. Après une semaine il est relâché à la grande joie de tout le monde.
Quelques semaines après, j’aperçois le même groupe de prisonniers que je crois non accompagnés. Vite, je cours chercher un pot de confiture et leur donne. A cet instant un garde arrive, il me donne une gifle retentissante et jette le pot au loin.
Les pauvres Russes sont de moins en moins nourris. Ils mangent des détritus qu’ils trouvent dans les poubelles et même des vers de terre.
Arrive l’hiver. Leurs pantalons sont usés. La fille du directeur de la sucrerie vient me demander si je peux confectionner des pantalons avec des couvertures en réserve à la fabrique. Je me mets à l’ouvrage. Avec les chutes je fais des moufles.
L’hiver est dur. Ces malheureux prisonniers couchent sous la tente. Le thermomètre descend parfois jusqu’à -22 degrés. Il en meurt tous les jours. Un jour que ma mère avait fait une soupe aux légumes, s’arrête un groupe de prisonniers devant chez nous. N’apercevant pas de gardes, j’attrape la marmite et à l’aide d’une louche, je les sers dans leur gamelle. Ceux qui n’en ont pas me tendent leur calot ! L’un des prisonniers me donne une petite poule en bois qu’il avait dû confectionner, mais survint un garde qui me l’arrache des mains et l’écrase par terre d’un coup de talon.
Les restrictions se font de plus en plus sentir. Un jour je pleurais parce que j’avais faim. Un soldat Allemand ayant eu pitié m’a donné la moitié de son pain de seigle.
Les ordres de la Kommandantur sont de plus en plus sévères. Si un pigeon voyageur se pose sur le toit de votre maison, vous êtes passibles de prison. Un cultivateur en a fait les frais.
Un dimanche, notre église avait été réquisitionnée par les Allemands afin de célébrer une messe pour leurs soldats. Ils avaient promis de libérer l’église à 10h30. A cette heure là nous attendions tous dehors. Ne voyant rien sortir, Mr le curé donne l’ordre de sonner la cloche. Aussitôt un officier sort de l’église, nous donne l’ordre de partir, attrape le curé et lui inflige une correction avec la corde de la cloche, puis le fait conduire à la prison de St Quentin. Heureusement, les autorités françaises réussiront à le faire libérer.
A St Quentin, les habitants ont encore plus faim que nous. Les gens de la campagne font leur possible pour les ravitailler bien que cela soit interdit. Parfois ils se font prendre. Pendant plusieurs semaines nous avons vu un vieux paysan passer avec des citrouilles sur une brouette. Un jour, il fut pris ; ses citrouilles contenaient des œufs.
Une autre fois deux femmes avaient transporté un petit cochon. Elles l’avaient habillé et déposé dans une voiture d’enfant. A l’entrée de St Quentin elles ont montré leurs papiers en souriant aux soldats allemands qui gardaient la ville et on pu passer leur « bébé cochon ».
Une autre fois, un fermier tue un cochon (ce qui est interdit sans l’accord des Allemands… qui se servent en premier). On vient lui dire que des perquisitions ont lieu dans le village. Il place le cochon dans son lit, le recouvre d’un drap et allume deux bougies sur la table de nuit. Arrivent les Allemands. Sa femme en pleurs leur dit que son mari est mort. Ils regardent le lit et repartent en disant : « Pauvre madame ».
1916
Un jour que j’étais occupée à faire le ménage de la chambre de l’officier que nous logeons, j’aperçois un prisonnier Russe dans le jardin. Me voyant, il vint frapper à la fenêtre. J’ouvre, il me montre les rideaux puis ses chaussures en lambeaux. Je compris qu’il voulait de quoi envelopper ses pieds. Puis il sort de sa poche un grain de riz et me fait comprendre qu’il a faim. Craignant de voir arriver l’officier, je prends le réveil et lui montre l’heure qu’il pourra venir sans crainte. Il comprend et s’en va. Pendant ce temps je prépare tout ce que je peux : vêtements, chiffons, nourriture. A l’heure prévue il est là. Je lui mets sur lui tout ce que je peux et il repart à quatre pattes. Le lendemain, il passe devant chez nous avec un groupe de prisonniers gardés. Il me fait un petit signe discret.
Une fois, un soldat Allemand qui logeait chez nous me demande de lui faire une omelette. Pour cela, il me donne des œufs et du beurre. Puis il s’installe à table, déplie son journal et m’annonce toutes leurs victoires et nos pertes. Je fais semblant de m’y intéresser… ce qui me permet de mettre deux œufs de côté et de remplacer son beurre par de la mauvaise graisse ! Je lui sers son omelette et en la mangeant il me dit : « Très pon madmazelle ».
Un jour l’ordonnance de l’officier que nous logions prépare un chocolat. Ça sentait bon ! En attendant
l’arrivée de son supérieur il le place sur le coin de la cuisinière pour qu’il reste au chaud. Pendant qu’il était parti ailleurs j’en verse deux tasses ; une pour maman et une pour moi. Presque aussitôt arrive l’officier. L’ordonnance se précipite, s’aperçoit de ma « resquille », me regarde, hoche la tête et… rajoute de l’eau chaude au chocolat !
Quelques soldats ont fait la conquête de filles faciles dans le village. Chaque jour nous voyons un officier se rendre chez mademoiselle « Jeanne » qui habite non loin de chez nous. Naturellement tout le monde en parle. Cela arrive aux oreilles des intéressés qui ne sont pas contents. Un après-midi, maman, ma sœur et moi étions occupées à raccommoder nos affaires, l’officier en question entre et demande : « Mme Lefèvre ». Ma mère répond : « C’est moi ». Aussitôt il la fait sortir, la place devant le mur de la maison, sort son revolver et la met en joue. Toutes deux ma sœur nous le supplions de l’épargner. Il baisse son arme et dit à ma mère d’aller demander pardon à mademoiselle Jeanne ! Nous avons eu très peur.
Un jour, un homme et son fils voulant retourner dans le Nord se présentent au poste de garde du village. Ils sont fouillés. On trouve un papier dissimulé dans la doublure de leur valise. On les place le long du mur et on s’apprête à les fusiller. Arrive un officier. Il les fait emmener à la Kommandantur pour interrogatoire. Ils ont été fusillés le lendemain à St Quentin.
A St Quentin les habitants logent également des soldats. Un armurier loge un officier qui devient bientôt l’ami de la maison ; surtout celui de la fille. Un jour, cet officier demande à l’armurier s’il n’aurait pas un fusil de chasse à lui vendre. Il dit qu’il n’en a pas bien sûr. Sa fille supplie son père. Les voilà qui descendent dans la cave où l’armurier a muré des armes. Il sort un fusil pour l’Allemand. Le lendemain, perquisition. La cache est ouverte et les armes confisquées. L’armurier est emmené en prison et fusillé quelques jours plus tard.
Pendant plusieurs mois nous avons logé des soldats qui revenaient du front (qui se trouvait à une vingtaine de kilomètres) pour se reposer, puis ils repartaient complètement démoralisés. Un jour nous avons eu un officier qui parlait français. Il était très triste. Il nous a dit qu’il avait vu des choses abominables sur le front. Une grande partie de ses hommes avaient été tuée. Il cherchait à se rappeler le prénom de sa sœur mais n’y parvenait pas !
L’hiver 1916 est pluvieux ; les Allemands doivent reculer leur front de vingt kilomètres. On est donc en plein dedans. Nuit et jour il passe des convois de matériel. Tous les hommes sont mobilisés pour faire des tranchées. Arrivent aussi des ingénieurs Allemands parfois accompagnés de leurs femmes. Il y a même des gamins de 15 ou 16 ans pour faire des corvées.
Un jour arrivent chez nous plusieurs soldats. Ils demandent à voir la cave. Mon père descend avec eux et les voit creuser dans les murs. Quelques temps après ils remontent et nous annoncent que notre maison est minée, mais que nous n’avons rien à craindre ; ils ne la feront sauter que lorsque nous serons partis. Toutes les maisons du village ont subi le même sort. Nous logeons un ingénieur. Un jour un soldat qui était venu prendre des ordres auprès de lui se permet de m’embrasser. Je me lève et lui flanque une belle gifle. Maman a très peur parce qu’il devient arrogant. Elle va chez une voisine qui loge un commandant et lui explique la chose. Finalement tout s’arrange.
Ayant été obligé de donner notre chambre à l’occupant, ma sœur et moi logeons dans une mansarde. L’hiver qui était pluvieux s’est mis au froid.
9 février 1917
A 3 heures du matin, on entend la porte s’ouvrir. C’est notre père. Il dit des paroles que je me souviendrai toujours : « Levez-vous mes enfants, nous évacuons ». Il faut être à 7 heures sur la place du village avec 25 kilos de bagages. Nous descendons en hâte et préparons nos affaires. Maman fait du feu, tue les 3 poules que nous avions et les fait cuire.
Ma sœur qui a 20 ans voudrait emmener sa poupée pour ne pas la laisser aux Allemands. L’officier que nous logeons lui fait comprendre qu’il faut mieux emporter quelque chose de plus utile.
A l’heure dite, nous sommes sur la place. Il fait – 23 !
Là, nous subissons un triage. Des femmes avec de jeunes enfants sont mis à part. On a su plus tard qu’ils avaient été conduits vers le front (à Offoy) et abandonnés dans une église en ruines entre les lignes. Ils ont vécu des moments épouvantables avant d’être délivrés par les soldats Français.
Pour nous notre destination est la gare d’Essigny-Le-Petit à 7 kilomètres. Escortés par des soldats nous marchons péniblement en emmenant avec nous les habitants d’autres villages que nous traversons. Arrivés à la gare, des wagons à bestiaux, sans portes, nous attendent. Nous avons eu très froid. Ma sœur a eu le bout des pieds gelés. Elle s’en est ressentie toute sa vie.
Ce fut un voyage dans l’inconnu. Impossible de savoir où nous allions. On nous fit descendre des wagons et après avoir parcouru plusieurs kilomètres nous sommes arrivés à Sars-Poterie près de la frontière Belge. Le village est déjà surchargé de réfugiés. Nous logeons chez l’habitant. Là, nous avons subi de grandes privations. Nous avons mangé des betteraves et des orties.
Les Allemands sont très sévères. On n’a pas le droit de sortir du village. Nous subissons des appels constants sur la place. Même les chiens doivent être déclarés. Il faut payer 25 marks par bête sinon il est abattu. Il nous faut se débrouiller pour trouver de quoi manger. On va en « fraude » dans les villages des environs. On y trouve du lait, parfois des œufs, mais il ne fallait pas se faire prendre par une patrouille.
J’allais coudre dans une ferme pour avoir à manger. La fermière me parlait parfois de son fils qui était en France. J’ai su après la guerre qu’il était caché chez elle.
1918
Une dame de nos amis, réfugiée également avait une petite fille qui avait été blessée dans un bombardement (elle avait reçu 37 éclats d’obus et s’en était sortie par miracle) vint nous demander de l’accompagner pour aller en « fraude ». Nous partons toutes les deux après avoir laissé sa petite fille chez mes parents. Nous traversons des prés et des bois sans faire de mauvaises rencontres. Nous avons la chance de trouver dans des fermes chacune un lapin, des œufs que l’on voulut bien nous vendre et même des cerises. Puis nous revenons à travers bois et nous rencontrons un paysan qui nous signale des patrouilles dans les environs. Il nous indique un chemin détourné mais nous nous sommes perdues. Nous avons marché toute la nuit et ce n’est que le matin vers 7 heures nous avons retrouvé notre chemin. Nos vêtements déchirés (on portait des robes longues) mes chaussures de toile n’avaient plus de talon. Les cerises s’étaient écrasées sur les lapins. Quant aux œufs, il ne fallait plus en parler. La joie de mes parents fut grande en nous voyant rentrer. La petite fille avait pleuré toute la nuit croyant ne plus revoir sa maman.
Un jour, j’ai été prise par une patrouille. Je fus emmenée à la Kommandantur, jugée sur le champ et condamnée à 15 jours de prison. En entrant dans la prison je fis un grand tapage. On me ramène à la Kommandantur et cette fois l’officier se fâche et me condamne à 15 jours de cellule noire ! Je couchais sur un grabat, comme traversin j’avais un rondin de bois. Il faisait très froid. Comme nourriture, j’avais du pain sec et de l’eau.
J’ai demandé à une sentinelle de prévenir mes parents qui devaient s’inquiéter. Il le fit et me rapporta une couverture. Les journées étaient longues, heureusement que j’avais mon chapelet. Un soldat me passa des cigarettes sous la porte. Je refusai bien sûr. Une femme de 80 ans purgeait également une peine de 15 jours pour n’avoir pas donné son matelas de laine !
Au bout de quatre jours, un soldat m’apporte une paillasse et enlève le volet pour que je ne sois plus dans le noir puis il me donne une gamelle de haricots verts (plein de fils !). Le lendemain on me remit au noir et j’eus droit à une gamelle tous les quatre jours. Inutile de dire dans quel état j’étais en rentrant chez mes parents.
Les Allemands avaient de plus en plus besoin d’aide.
Le mardi de la Pentecôte, ordre était donné à toutes les jeunes filles et jeunes femmes de se présenter à huit heures sur la place du village avec bagages à porter. J’ai quitté mes parents avec un sac à dos que j’avais confectionné. Nous sommes partis escortées par des soldats en récupérant d’autres filles dans les villages que nous traversions. De ce fait, nous étions environ 200.
Nous avons marché par une chaleur étouffante. Une jeune fille attrapa une insolation et mourut sur la route. Nous l’avons transportée au village le plus proche et avons continué notre route.
Le soir, on nous coucha dans des granges où des soldats avaient déjà couché. Nous avons attrapé des poux !
Le lendemain matin de très bonne heure, un soldat sonna du clairon. Nous sommes allées faire notre toilette à la pompe de la ferme. Ensuite, nous avons mangé le peu qui restait dans nos sacs. Puis nous avons repris la route et nous sommes arrivées dans un village de la Thiérache. Là on nous plaça dans des fermes. Une amie et moi sommes tombés chez de très bonnes gens.
Le matin un soldat leur avait dit de préparer de la paille dans une grange, mais ces braves gens nous ont offert une chambre.
Soudain un soldat arrive avec trois filles et nous demande de le suivre. Nous fîmes une telle comédie avec crise de nerf (simulée) que le soldat se sauva en nous laissant toutes les cinq !
Les fermiers s’arrangèrent pour nous donner des lits à toutes et nous servirent une bonne soupe aux légumes. Le matin de bonne heure, il fallait être à l’appel et l’on partait travailler dans les champs sous la surveillance d’un soldat pas toujours commode. Nous n’avions guère de force n’ayant jamais de viande et très peu à manger. Nous avons eu faim.
Je restais là deux mois jusqu’au jour où l’on m’apprit que ma sœur était gravement malade et que je devais retourner chez moi. Je partis avec deux autres filles qui rentraient chez elles pour une autre raison. Nous étions accompagnées par un soldat – évidemment. Au début, nous avons voyagé de nuit en train, dans des wagons en triste état. On nous débarqua dans la gare d’un village du nord. Nous avons dormi sur des banquettes le reste de la nuit. Nous sommes repartis le matin, mais cette fois à pied. Avant d’arriver où se trouvaient mes parents, quelqu’un me dit que ma sœur était décédée. Je m’arrangeais pour trouver des fleurs. Heureusement en arrivant je trouvai ma sœur en vie mais très malade. Pendant mon absence elle avait été réquisitionnée pour travailler dans un lavoir près du front où l’on apportait le linge d’un hôpital militaire. Elles trouvaient de tout dans le linge. Une fois elle trouva un doigt, une autre un œil, etc. Ma sœur perdit la tête et s’enfuit. On la ramena chez elle. Elle mit beaucoup de temps à se remettre.

Août 1918
Nous étions à nouveau réunis en famille. Les journaux (la gazette des Ardennes) nous trompaient beaucoup sur le cours de la guerre, mais on s’apercevait bien que les Allemands battaient en retraite. Ils étaient épuisés et démoralisés. A l’époque je souffrais d’une dent. N’ayant plus de dentiste au pays c’est un soldat Allemand qui se chargeait des extractions. Maman m’y conduisit. En m’examinant le « dentiste » s’aperçut que deux autres dents étaient abîmées. Il me fit asseoir sur une chaise appela deux soldats pour me tenir et m’arracha trois dents sans être insensibilisée. J’ai cru que l’on m’arrachait la tête ! Je rentrai chez moi complètement abrutie. Est-ce à cause des outils du « dentiste » qui n’étaient pas propres, mais j’attrapais aussitôt une forte angine suivie d’une scarlatine, et pas de docteur dans les environs. Ma mère, affolée, alla trouver un capitaine major Allemand. Il me soigna correctement (il fit mettre une pancarte dans la rue signalant qu’il y a avait là une maladie contagieuse). Je me remis lentement n’ayant rien pour me fortifier.
Voici octobre. Les Allemands battent en retraite et volent tout sur leur passage et exigent d’être logés. Nous n’avons que deux pièces. Nous devons leur en laisser une. Il y a un lit, une table et une lampe à pétrole (qui n’a pas vu de pétrole depuis longtemps). Chaque fois que les soldats repartent, je visite les
lieux pour voir s’ils n’ont rien oublié. Un jour, je vis la lampe à pétrole pleine. Toute content j’essaye d’allumer. Ce n’était pas du pétrole mais de l’urine.
Le 9 novembre, des soldats Allemands plantent un drapeau blanc sur la première maison du village… et derrière le drapeau ils placent une mitrailleuse. Le soir, on entend le canon très proche ainsi que des coups de feu. Nous descendons dans la cave avec des galettes de son que maman avait confectionnées. Durant la nuit, nous entendons des troupes passer, puis vers le matin plus rien. Je risquai un œil dehors, et vis dans la nuit des soldats que je pris pour des Anglais et voulus aller vers eux. Mon père qui m’avait suivie me prit par le bras et me flanqua une belle gifle. C’étaient les derniers Allemands que nous vîmes.
Le 10 novembre vers 7 heures 30, nous apercevons des soldats Anglais ou plutôt des Australiens. Ils étaient à vélo et roulaient lentement l’un derrière l’autre. Maintenant sûrs de leur origine, nous avons couru vers eux en criant : « vive les Anglais ». C’était la délivrance… après 51 mois d’occupation, quel délire.
Le lendemain, nous avons vu un soldat Français qui avait eu la permission de venir voir ses parents. Il était à cheval, tout le monde l’entoure et voulait le toucher pour être bien sûr que c’était vrai. En le voyant sa mère perdit connaissance. Elle était évidemment sans nouvelle de lui depuis le début de la guerre et ne savait pas si elle le reverrait un jour.
Nous voilà libres. Nous avons recours aux soldats Anglais pour avoir à manger. Les Allemands avaient tout pris.
Dans soldats Écossais nous firent goûter de leur cuisine. Cela nous sembla bon.
Ma sœur et moi n’avions qu’un désir : retourner en « France » retrouver notre sœur à Meaux. Nos parents voulaient attendre notre rapatriement mais ils durent nous céder.
Après avoir rassemblé quelques affaires nous partons avec nos sacs à dos nous poster sur la route où des troupes se dirigeaient vers la « France ». Un camion s’arrête et nous transporte jusqu’à Avesnes. Nous nous postons à un carrefour et là un autre camion anglais nous emmène jusqu’à Busigny. Là on nous dit que la ligne de chemin de fer est rétablie et qu’un train doit partir vers St Quentin. Nous courons sur les voies encadrées de vestiges de guerre. Maman tombe, on la relève et nous grimpons dans un wagon. Arrivés à St Quentin nous descendons. J’ai très soif. Sur la voie j’aperçois une boîte de conserve remplie d’eau ; j’en bois une partie ce qui me vaut une réprimande de papa. Je sors de la gare et vois une borne fontaine. Je remplis une bouteille que j’avais dans mon sac et la porte à mes parents.
Nous apercevons un train en partance. A tout hasard nous montons dedans. Il y a des soldats Français, des Anglais et même quelques prisonniers Russes. On se tasse comme on peut.
Arrivés à Chaulnes, un officier Français surpris de voir des réfugiés parmi les soldats nous fait descendre et nous emmène dans une baraque chauffée où on nous sert un quart de vin, ce qui nous a rendus un peu éméchées ; nous n’avions pas bu de vin depuis longtemps.
L’officier nous demande des détails sur notre « captivité » et nous fait monter dans un train en partance pour Amiens. Là, sur les quais, nous sommes la risée des gens, car nous portons nos habits de 1914 : robe longue, chapeau à plumes d’autruche et de plus nous ne devions pas avoir très bonne mine. Heureusement un train va partir pour Paris. Nous montons dedans. Il fait nuit, nous sommes debout dans les couloirs. Le matin nous voyons les étoiles disparaître et le jour se lever. C’est très curieux.
Arrivés à Paris, nous nous dirigeons vers un café pour nous réconforter. Papa paye avec un Louis d’or (nous en avions caché pendant toute l’occupation). Le garçon, très surpris, empoche le Louis et nous rend de la monnaie. En sortant du café nous nous extasions devant les boucheries pleines de viande. Ça faisait longtemps que nous n’avions pas vu cela !
Maman trouve que les Parisiennes sont en jupons tellement les robes sont courtes. Nous nous sentons ridicules. De ce fait, papa hèle un taxi pour nous conduire à la gare de l’est. Nous avons la surprise que le chauffeur est une femme. Elle fut aussi surprise d’être payée avec un Louis d’or.
Nous prenons un train pour Meaux. Arrivés là nous voyons la maison de notre sœur avec les volets fermés. On nous apprend que son mari travaillant aux Ponts-Et-Chaussées avait eu une affectation spéciale et avait d’abord été envoyé au Maroc puis ensuite dans une carrière en Seine-Et-Marne.
Nous allons à la mairie pour demander asile. Là, ayant donné notre identité, le maire fit ouvrir la maison de ma sœur pour nous y installer. Des voisins nous prêtent de la literie. Malheureusement cette literie était contaminée par une jeune fille de la grippe espagnole. Toute la famille attrapa la grippe. Heureusement on en réchappa.
Une fois remis sur pied, nous sommes partis retrouver ma sœur. Il nous fallut tout racheter. Nous sommes restés 18 mois dans ce village de Seine-Et-Marne (Louans). C’est là que je fis la connaissance de Robert, un sergent des chasseurs à pied qui devait devenir mon mari.

Robert Holesch (à gauche)

Nous ne pouvions pas revenir à Lesdins; il ne restait que des ruines, y compris la sucrerie où papa travaillait.
Juillet 1920
Nous partîmes donc à Flavy-Le-Martel où mes grands-parents avaient eu une maison. Mais là, pour ce village de 2000 habitants, il ne restait qu’une maison debout fortement endommagée.
Mon père trouva des planches avec lesquelles nous avons construit une baraque. Une grande pièce divisée en deux. Côté chambre et côté cuisine. Quand il pleuvait, nous étions inondés !
Je me mariais en 1921 dans une baraque en planches qui servait d’église et allais habiter dans les environs de Rouen.

Lucienne Lefèvre & Robert Holesch

Ce n’est qu’en 1925 que mes parents purent reconstruire leur maison.