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Les gens du Nouvion : les “beutiers”

Thème : Métier, Vie quotidienne | Commune(s) : LE NOUVION-EN-THIÉRACHE | Auteur : N.Pryjmak d'après G.D.


La Revue de Paris a publié en 1911 les souvenirs du célèbre historien Ernest Lavisse, natif du Nouvion-en-Thiérache. Dans l’un des épisodes , il parle de ses compatriotes, les “gens du Nouvion” et de quelques figures hautes en couleur .

Ernest Lavisse en 1913

Le Beutier, en Thiérache, c’est un gros propriétaire qui engraisse des boeufs et qui s’engraisse lui-même à ce commerce lucratif. Lorsqu’on approche du Nouvion et que l’on monte en pente douce vers la petite ville où le Directeur de l’Ecole Normale supérieure commença ses études sous la férule du maître Maton, “nô maître”, on chemine entre des prairies magnifiquement ondulées qui donnent aux voyageurs une admirableimpression de fraîcheur et de fécondité. C’est là que les bonnes vaches exubérantes, au poil lustré, aux yeux placides et affectueux, vont recueillir en ruminant la nourriture végétale d’où vient la saveur de ce lait frais, que les gens de là-bas appellent le “lait de la pointe d’herbe”. Si l’on sait imiter le beuglement des boeufs, on peut s’amuser sans malice, aux dépens de ces excellentes bêtes. On les voit , pour peu que cet appel soit habilement simulé par un imitateur adroit , on les voit ces naïves vaches du Nouvion lever la tête, regarder à droite et à gauche et s’avancer en reniflant vers les barrières blanches qui marquent la limite des pâturages….
On dit qu’au Nouvion des hôtes de Mr Lavisse, des professeurs célèbres, des savants connus, des écrivains notoires, des hommes graves s’amusent quelquefois à ces jeux innocents. Nul n’en fut scandalisé au pays des “beutiers”.

Les boeufs qu’on engraisse en Thiérache viennent de la Franche-Comté.On les voit arriver des foires du pays francs-comtois, “maigres et las”, sous l’aiguillon des bouviers qui les mènent par bandes à travers vallons et coteaux. M. Lavisse se rappelle les noms des commissaires qui procédaient pour le compte des “beutiers” du Nouvion, à cette exploitation périodique de la race bovine. C’était les frères Champion et les frères Carrette. Des milliers de boeufs leur étaient passés par les mains si l’on peut s’exprimer ainsi. MM. Carrette et Champion étaient de grands psychologues, et ils savaient qu’à l’encontre de ce que prétend Malebranche, les ruminants ont une âme ou du moins une sensibilité. Si un boeuf était triste, ne mangeait pas, semblait sombre et mélancolique, était sujet à de brusques colères , et faisait mine de “foncer” sur les haies et sur les gens :
– Voilà ce que c’est, disaient les frères Carrette . Ce boeuf s’ennuie . On l’a séparé par mégarde de son compagnon, du camarade avec lequel il a tiré la charrue dans les labours du Comté.
Alors on cherchait parmi les “paturées” de la Thiérache, le Pylade de cet Oreste à quatre pattes. Parfois, les frères Carrette étaient obligés de s’adresser aux frères Champion, qui connaissaient comme eux à merveille la psychologie des bêtes à cornes. Malgré la concurrence , on savait, en ce “petit monde” d’autrefois, se rendre des services à charge de revanche. Lorsque enfin on avait retrouvé le camarade égaré, on le ramenait près de celui avec lequel il avait supporté le poids du joug. C’étaient alors des scènes attendrissantes, la joie de deux amis qui se retrouvent après une injuste séparation. Si le père Maton eût été latiniste autrement qu’en qualité de chantre de l’église paroissiale , il eût trouvé , dans cette vie pastorale et bucolique des “gens du Nouvion” un suggestif commentaire du De Amiticiâ.
Ce n’est pas seulement par sentimentalité pure que les “beutiers” de là-bas consentaient à mettre en scène, dans les prés ou aux étables, ces idylles quasi virgiliennes. Commerçants pratiques et avisés, ils savaient qu’un boeuf qui a “du chagrin” fait toujours de la mauvaise viande. Or la destinée d’un boeuf gras , hélas !, étant de finir sur la table des hommes, sous forme de beefsteack ou de rosbif, les “beutiers” se préoccupaient longtemps à l’avance du moment où les bouchers de Valenciennes, Cambrai et des autres villes du Nord arrivaient en Thiérache pour y chercher de la viande “sur pied”. C’est en automne que ces considérables bouchers venaient au Nouvion. “Alors, dans les pâtures, on apercevait un groupe très sérieux de trois personnes, le propriétaire, le commissionnaire et le boucher qui allaient de bête en bête . Le boucher enveloppait et pesait le boeuf du regard et le tâtait à la poitrine et au haut de la queue. Les marchés étaient suivis de déjeûners vigoureux, convenables à l’appétit des bouchers, gens sanguins et puissants.

La maison d’Ernest Lavisse au Nouvion (détruite aujourd’hui)

M.Lavisse nous retrace en quelques traits bien amusants et pittoresques, crayonnés avec un véritables plaisir de ressouvenance, la silhouette de ces “beutiers” qui constituaient, sous ses yeux d’écolier formé à l’école respectueuse du père Maton, l’aristocratie du Nouvion-en-Thiérache. Il se rappelle “certaines casquettes élégantes, forme jockey, une surtout, une casquette d’été, de paille très jaune, à visière dont le vernis reflétait les nuages…”Les “beutiers” habitaient des maisons amples, accompagnées de jardins fleuris et ombreux que de hauts sapins du nord attristaient de leur monotone verdure perpétuelle”. Chacun de ces importants propriétaires avait cheval et voiture. Quelques uns même possédaient deux véhicules : un cabriolet pour les courses quotidiennes, une calèche pour les circonstances exceptionnelles poiur les mariages par exemple et pour les voyages de funérailles.En province, aujourd’hui encore, surtout dans les petites villes de province reculées, lap ossession d’un équipage est le principal signe extérieur de richesse. Quiconque n’a pas l’honneur de “rouler voiture” est à peine reçu dans la bonne société…Les notables du Nouvion conduisaient eux-même leurs chevaux. Ils ignoraient le luxe de ce “domestique cocher” auquel , en certains cantons de nos départements lointains, on impose un vieux chapeau haut-de-forme hors d’usage pour imiter tant bien que mal la livée du château.

les “beutiers” du Nouvions ne prenaient point des airs de châtelains . Ils se contentaient d’être des bourgeois cossus. “ils avaient à l’église, leur banc fermé sur lequel d’ailleurs ils n’allaient pas souvent s’asseoir. Aux offrandes des enterrements, ils donnaient deux sous : les deux sous de ce temps là , lourdes pièces à l’effigie de la première république.” M.Lavisse remarqué aussi sur quelques unes de ces pièces polies et usées à force de passer de main en main, le profil débonnaire du roi louis XVI. Ces gros sous, magnifiquement donnés par de gros bourgeois, “émouvaient en tombant au plateau le liards ebréchées ou rouillées où s’effaçait la couronne de France”.

M.LAvisse aime à nous rapporter comment on eut la révélation de l’autorité légale qui est censée régir les contribuables français et maintenir parmi nous la paix et l’union. C’est en regardant le mari de la femme de journée qui venait aider sa mère à faire “son samedi”, c’est à dire à tout nettoyer au logis, afin que pour la fête du dimanche tout fût net et fourbi à la maison. Le mari de Catherine Dufour était un personnage au Nouvion. Ce brave homme était garde champêtre. Il portait un sable au côté , et sur la poitrine une plaque de cuivre tout à fait éblouissante , sur laquelle on lisait ces deux mots prestigieux : La Loi. Aujourd’hui, les gardes champêtres n’ont plus de sabre. Ils portent leur plaque simplement au bras, de sorte qu’on ne peut plus lire que très malaisément et incommodément la formule symbolique de leurs fonctions.

Il y avait aussi au Nouvion des notaires et des fonctionnaires , juge de paix, percepteur, receveur. Le père de M.Lavisse avait été clerc dans l’étude de Maître Azambre. Quel brave homme que ce notaire , et quelle brave femme que “Madame Azambre le notaire” comme on l’appelait pour la distinguer des “moindres dames Azambre”! Et Caroline, la servante-maîtresse du ménage Azambre ! celle-là prévoyait tout, ne négligeait rien, donnait des conseils à tout le monde. Si une jeune dame, un peu embarrassée et timide, se présentait à l’étude, Caroline lui disait :
-Gardez donc votre ombrelle ! Ca vous donne un maintien !
Le juge de paix, M. Canon, ancien notaire, était “grave, un peu solennel, marchait à petits pas avec un dandinement léger, parlait par petites saccades…” Pendant les vacances, le normalien Lavisse s’initiait à la vie publique en assistant aux audiences du juge de paix Canon. Les plaideurs s’injuriaient ferme devant ce pacifique tribunal.
Le percepteur du Nouvion était un homme instruit. Il avait été candidat à l’école normale ! C’est peut-être à lui que M.Lavisse doit ces premières suggestions qui décident parfois d’une vocation et d’une première. Ce percepteur , “père d’une fille qui mourut jeune, et propriétaire de rentes et de pâtures”, passait son temps à rédiger son testament en grec et en latin.
Il y a avait aussi le suisse Hachon, ancien grenadier de l’île d’Elbe, impressionnant avec sa hallebarde et sa croix de la Légion d’honneur…il y avait le maître cordonnier Brancourt, qui “faisait autorité au jeu de billard…” Il y avait le commandant de la Garde nationale, et l’oncle Godelle, et le grand-oncle Garbe receveur-buraliste, et l’oncle Saveux , “épicier, marchand de verre et de porcelaine, graveur sur verre, libraire, herbager….” Que n’y avait-il pas au Nouvion-en-Thiérache?

Un romancier fatigué de faire des romans et assez clairvoyant pour constater que les adultères fictifs n’intéressent plus personne en un temps où la réalité suffit à passionner l’esprit public, disait récemment : “Je vais écrire mes Mémoires. Il n’y a que cela d’intéressanr pour les lecteurs et d’amusant pour l’auteur”.
C’est un plaisir en effet que de profiter d’une longue expérience pour l’agrément d’autrui. Si l’on a le don de voir et la faculté de peindre, c’est un attrayant labeur , assuré d’obtenir un franc succès au près des lettrés et de la foule. On veut aujourd’hui plus que jamais de la vie, de la vérité, de la sincérité. Et puis , pour un homme d’étude et de science, qui a mené des enquêtes longues et profondes sur le passé de l’humanité, et qui a souvent usé sa vue sur les documents d’archives, c’est une joie que de feuilleter ces archives vivantes que chacun de nous porte en soi. Nous éprouvons un vrai rafraichissement d’esprit et de coeur en évoquant à travers tous les spectacles interposés qui risquent d’embrouiller nos idées l’image de ceux, de celles avec qui nous avons commencé l’apprentissage de la vie, et dont les figures nous apparaissent dans l’inoubliable décor du pays natal. C’est pourquoi M. Lavisse, célèbre chez les Parisiens, a voulu rester obstinément , fidèlement, “du Nouvion”.

Signé GD

Le Temps, 1 novembre 1911