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La journée du 8 Octobre 1870 à Saint-Quentin

Thème : | Catégorie : Guerre Franco-allemande de 1870-1871 | Commune(s) : SAINT-QUENTIN | Auteur : Bernard Fleury, transcrit par Jean Gape


Par M. Bernard FLEURY (transcription par Jean Gape)

Cet épisode, court mais glorieux, de l’histoire de Saint-Quentin reste, en fait, l’une des rare victoire remportées par nos armes lors de la guerre franco-prusienne.

Cela vaut tout de même la peine d’en parler !

Et, nous espérons que le récit de cette aventure, assez héroïque, modérément tragique, – et même sous certains aspects – , comique et théâtrale, en définitive à mettre à l’actif de nos concitoyens de l’époque, intéressera les Saint-Quentinois de fraîche date, qui franchissent peut-être chaque jour les feux tricolores de la place du « huit-Octobre », ou empruntent cette modeste rue qui à nom « Anatole de la forge » sans connaître les raisons de ces appellations.

Au moment de la déclaration de la guerre à la Prusse, en 1870, Saint-Quentin est en pleine élection municipale. Et la campagne allait bon train entre 49 listes !

La guerre commence, et c’est la défaite de Wissembourg, qui précède le désastre de Sedan.

On avait eu le temps, cependant, de procéder au scrutin, le 7 août, et de reconduire M. Huet-Jacquemin dans ses fonctions de maire.

C’est à lui qu’il appartient d’annoncer à ses concitoyens, le 6 septembre, la proclamation de la république.

Mais l’ennemi, venant de l’Est et investissant Paris en même temps qu’il se dirige vers le Nord, s’approche de la Picardie.

Le sous-préfet de Saint-Quentin, M. Vaudichon, reçoit vers le 10 Septembre l’ais que des cavaliers prussiens sont aux portes de Laon. C’est l’avant-garde de la 6eme division de cavalerie du duc de Mecklembourg. La préfecture est bientôt investie. Alors, à Saint-Quentin, on s’organise, on s’organise : équipements d’ambulance, distribution de numéraires, etc.… On célèbre aussi les obsèques du premier soldat français blessé et venue mourir à l’hospice.

Et surtout on s’occupe de mettre la Garde Nationale en état de combattre. Les compagnies de la Garde Nationale de Saint-Quentin, dont l’existence avait été jusqu’en 1870 fort paisible, venaient de se distinguer le 1er de cette année face à une agitation ouvrière que l’on avait maîtrisé « avec habileté, mais aussi avec fermeté ». depuis, le commandant avait atteint la limite d’âge et ses fonctions n’étaient plus assurées que par intérim. Aussi, les officiers, sous-officiers et caporaux se réunissent-ils le 7 août à l’hôtel de ville pour élire un nouveau chef.

Leur choix se porte sur M.Gabriel Dufayel, employé au chemin de fer du Nord, ancien sous-officier qui avait gardé des allures militaires dans la vie civile. Le choix de ses collègues se révéla d’ailleurs extrêmement heureux, car Dufayel allait montrer, les jours suivants, de l’autorité et de l’ardeur, en même temps qu’un sens aigu des responsabilités et de l’organisation.

Le nouveau commandant s’applique aussitôt à équiper et entraîner ses compagnies, fort bien secondé en l’occurrence par son adjudant-major. M.Tauzein, dans le civil vérificateurs des poids et mesures.

De nombreux volontaires viennent grossir les rangs. Et ce n’est pas le moindre souci du commandement, car il y a parmi eux des braillards et des ivrognes a qui le fait de donner une arme constitue pour les autres un danger permanent.

A la garde nationale s’associent les pompiers, commandés par M.Baston, revenus à Saint-Quentin le 20 août après avoir été un moment envoyés en renfort à Paris. Leur troupe est solide, disciplinée et efficace.

Le 18 septembre arrive à Saint-Quentin un personnage curieux et pittoresque, dont le nom va resté attaché à l’épisode du 8 octobre, car son rôle y fut déterminant. Il s’agite d’Anatole de la Forge, nommé préfet par le gouvernement de la défense nationale, auquel on prescrit de se rendre à Saint-Quentin, promu chef-lieu du département puisque Laon est aux mains de l’ennemi.

La Forge avait acquît sous l’empire une petite notoriété en tant que journaliste d’opposition, spécialisé dans la défense des peuples opprimés…

De souche authentiquement (sa famille était de la région d’Arras et avait eu maille à partir avec les révolutionnaires). Le préfet devait sa nomination à des opinions politiques en concordance avec celles du nouveau gouvernement.

Débarquant de la gare, en uniforme, avec écharpe en bandoulière et épée au coté, il monte à pied la rue d’Isle, demande son chemin à une vielle femme qui pensa en tomber de saisissement quand il lui dit être le nouveau préfet, et parvient ainsi, sans autre forme de procès, à l’hôtel de la sous-préfecture.

Tel était l’homme : naïf, glorieux et bon enfant, mais patriote convaincu de la nécessité de défendre le territoire nationale contre l’envahisseur.

Sans attendre, il se met à rédiger de nombreuses proclamations : tous les termes d’usage, en pareil cas, s’y trouvent : « Patrie en danger… organisons la résistance… le  patriotisme de la population laborieuse… défense de la république jusqu’à la mort, etc.… »

Il fait même au balcon de l’hôtel de ville un discours aussi enflammé que mémorable. Sa fougue y est telle, que M. Malézieux, le député doit même le retenir par les pans de son habit pour l’empêcher de tomber tandis qu’il embrasse les plis du drapeau après avoir, bien sûr, rappelé à la foule la célèbre phrase de Lamartine sur l’emblème tricolore.

En somme, tout ce qui s’impose pour réchauffer l’enthousiasme d’une population, certes un peu inquiète, mais qui n’en applaudit pas moins à tout rompre.

Le 20 septembre, comme le danger se précise, le gouvernement dissout les conseils municipaux et les remplace par des commissions provisoires.

Celle de Saint-Quentin comprend, sous la présidence du député Maléziuex, les nommés Dufour, Bernard, Querette, Mariolle-Pinquet, Cordier, Souplet, Lecocq, Poette, Duclos-Gambier, Le Caisne et Zillhardt ( ce dernier ayant été choisi par opportunité, en raison de son origine Alsacienne et capable, en conséquence, de parlementer avec l’ennemie).

Le préfet, conscient de sa mission, se rend successivement à La Fère, puis à Guise, pour visiter les travaux de défense éloignée.

Il poste, au passage, un guetteur à la Ferté Chevresis avec mission d’informer de l’avance Prussienne.

Le 8 octobre, de bonne heure dans la matinée, la commission provisoire avertie de l’approche des Allemands, se déclare en session permanente. Et une délégation se rend chez le préfet pour obtenir des indications.

Car au fond, malgré une attitude apparemment résolue, on était assez inquiet des déclarations des jours précédents ; et se défendre « jusqu’à la mort » paraissait à certains aller au delà de ce que la nation pouvait raisonnablement exiger.

D’ailleurs le Préfet, tout en maintenant des instructions qu’il venait de recevoir, à la fois du commissaire général du Nord et du général commandant la 3éme D.M., et par lesquelles ces hautes personnalités, tout en félicitant de son dynamisme et de son patriotisme et en espérant de Saint-Quentin une défense plus qu’honorable, ne semblent pas exclure l’hypothèse que l’on soit obligé d’admettre la supériorité ennemie et de subir sa loi.

La commission remercie M. de la Forge de ses indications et se retire après avoir été avertie que les Prussiens se trouvaient à Ribemont dés 7 heures du matin.

Peu après, on entend au loin les premiers coups de feu.

A partir de ce moment là, la commission estime que ses pouvoirs se bornent aux affaires civiles et s’en remet pour le reste aux autorités  militaires, en l’espèce M. De la Forge et Dufayel.

Ce n’est pas pour autant que sa position va être commode et confortable toute la journée.

Bien au contraire, ses membres vont être harcelés en tous sens, entre le préfet qui parlait de « s’ensevelir dans les ruines », les braillards qui ne cherchaient qu’à profiter de toutes les occasions de désordre, et les porteurs de fausses ou de vraies nouvelles.

On se plait à reconnaître qu’ils s’en sont bien tirés étant restés constamment «  sur la brèche ».

Revenons-en maintenant aux faits proprement dits de cette journée héroïque. Le mieux, en l’occurrence, est de donner d’abord la parole à l’adversaire : le journal du G.Q.G. prussien relate, aux date du 7 et 8 octobre 1870 : «  par ordre du gouverneur général de Reims, une petite expédition fut dirigée de Laon vers Saint-Quentin, mais n’eut pas de succès, cette ville étant fortement occupée ».

Ce serait entièrement vrai si le rédacteur avait ajouté : « par la Garde Nationale et les sapeurs pompiers… »

En fait, les Allemands engagent dans l’opération des troupes dites « d’étapes » chargées d’occuper le terrain entre les points conquis par les unités combattantes de choc.

Sous le commandement du colonel Von Kahlem se trouvant réunis pour ce raid 300 dragons de Mecklembourg et une compagnie et demi de la Landwehr de Kouters.

La colonne s’ébranle, et dés son départ de Laon, elle est précédée d’un certain Rousseau qui, ayant un frère à Saint-Quentin, décide de le prévenir et saute, a cet effet, dans  sons cabriolet. Il en eut d’ailleurs largement le temps car l’ennemi fit halte le soir à Ribemont.

Voici comment est organisée la défense de Saint-Quentin :  une première barricade à été élevée par nos héros, a cheval sur la rue de La Fère et le chemin de Neuville à hauteur de l’usine Pasquin : une deuxième, rue de Guise, la complète. L’ensemble étant défendu par les sapeurs pompiers. L’ouvrage principal se trouve au pont du canal, côté ville. Il est fait de madriers et de trônes d’arbres mesurant 3,50 m de haut et comportant dans le milieu une « porte charretière ».

C’est la 3éme  compagnie du Capitaine Vouriot (marchand de papiers peints) qui en a la garde. Sur la gauche, dans le bâtiment des ponts et chaussées, rue Crété, se trouve la 2éme Compagnie du Capitaine Coutant.

Pour empêcher l’ennemi de passer le pont de Rouvroy, on avait creusé une large tranchée entre deux marais infranchissables et placé, là 5éme Compagnie du Capitaine Basquin, et la 1ér Compagnie du Capitaine Herbert.

Derrière en renfort, au chemin de Rouvroy, se trouve la 4éme Compagnie du Capitaine Demanet. La 6éme Compagnie est au cimetière nord, la 7éme Compagnie au faubourg Saint-Jean et la 8éme Compagnie à Remicourt.

Déjà, le 7 au soir, ont avait battu la générale et tout le monde s’était précipité a son poste. Mais la nuit ayant été froide, pluvieux et parfaitement calme, le 8 au matin, on congédie les hommes en ne laissant que des postes de garde.

Ce même samedi matin du 8, les maraîchers des environs, comme de coutume, envahissent la grand-place. Mais lorsque a 10 heures, le tocsin retentit, c’est la panique parmi les « haricotiers » qui déguerpissement a toute allure.

Les défenseurs regagnent leurs postes.

Seul ennui : le préfet avait fait distribuée des armes à tort et à travers et beaucoup trop de gens munis de fusils commencement à parcourir en tout sens les rues de la ville, créant un réel danger à cause de leur excitation et de leur maladresse.

Le Lieutenant de pompiers Lafont, envoyé en reconnaissance au-delà du petit Neuville, aperçoit l’ennemie qui arrive dans les champs.

Il fait ouvrir le feu à 400 mètres de distance. Les prussiens surpris, effectuent un mouvement vers leur droite. Craignant d’être tourné. Lafont se porte sur sa gauche en se repliant et fait tirer tout son monde jusqu’à épuisement des munitions.

C’est dans cette phase du combat que tombe la première victime, un certain Lecompte, qui, la cuisse brisée, reste sur le terrain et, pris par un franc tireur, est achevé d’un coup de baïonnette. (A noter que les onze enfants que laisse ce veuf seront adoptes par la ville).

Et bientôt, les prussiens passant à l’usine Basquin, parviennent devant la grande barricade du canal. A ce moment là, le préfet de La Forge donne l’ordre de détruire le pont. On lui obéit, mais à contre-cœur et après bien des hésitations.

M. Vouriot, commandant l’obstacle principale, a disposé son monde d’habile façon. Et il est aidé dans sa tâche par deux civils, excellents tireurs. MM. Bosquette, l’armurier bien connu Cherfils, qui du haut d’une maison font feu sur les prussiens évaluant dans les marais d’Harly.

Les soldats ennemis, occupant la gare, se déplacent derrière des palissades qui se trouvant là, ils ont pénétré dans quelques cabaret tout autour et il s’ensuit des scènes de brutalité sans conséquences bien graves.

La fusillade fait une deuxième victime. Le garde national Martin, tué net sur la barricade par une balle à la tête. Par ailleurs deux civils avaient été abattus dans les faubourgs il y eut en outre du coté français, une quinzaine de blessés, sans compter ceux qui furent victimes des balles tirées par la bande d’écervelés dont nous avons déjà parlés.

M. Dufayel va d’une barricade à l’autre, attentif, énergique et veillant à tout. Quant au préfet, un pistolet d’une main, l’épée dans l’autre, il encourage les défenseurs de la voix et du geste.

La question de la blessure qu’il reçut a la jambe reste très discuté : éclat de bois ou de pierre, ricochet de balle… Cela n’a jamais été établi avec certitude. Mais son attitude n’en fut pas moins très crane…

On redoute tout de même, en ce début d’après-midi, un mouvement tournant des prussiens vers le nord.

Et c’est avec soulagement qu’a 14 heures on les voit tout à coup abandonner la partie en effet, devant la défense qui lui est opposée, le Colonel Von Kahlden estime que l’attaque directe coûterait trop de pertes. Et il décide de retirer ses troupes. Et celle-ci regagnent, comme elles étaient venues, Mesnil-Saint-Lauent puis Ribemont.

Du coté allemand, l’affaire se solde par deux hommes tués, douze blessés et six disparus. (En fait, des prisonniers qui furent, plus tard, acheminées sur Lille). Le duc de Mecklembourg ne tint pas rigueur de l’échec à son subordonné, car celui-ci prit la précaution d’indiquer dans son rapport que la ville était défendue par de « la troupe ».

En se retirant, les prussiens emmènent avec eux 14 otages. Le principal d’entre eux est M. Basquin, fait prisonnier dans la cour de son usine et considéré comme suspect.

Convenablement traités, après avoir, bien sûr, entendu plusieurs fois qu’ils allaient être fusillés, tous seront libérés dés le 23 octobre après que la ville eût payé une solide « contribution de guerre ».

La nouvelle de cette affaire se répand très vite aux alentours grâce, notamment aux maraîchers qui vont raconter partout leur aventure. Un grand élan de solidarité se manifeste en faveur de Saint-Quentin. D’autant que La Forge télégraphie aussitôt à Testelin, commissaire de la défense pour le nord et lui demande des renforts.

Il en arrive de partout, le soir et les jours suivants, troupes ou gardes nationaux de Cambrai, de Péronne, de La Fère, et même de la Marne qui envoie 1.500 mobiles. Les plus ardents sont les gardes nationaux de Ham, ville sentimentalement uni à Saint-Quentin et l’un des frères du Général Foy entretient l’esprit patriotique.

Le 10 octobre, le préfet, par ordre du jour enflammé, proclame sa satisfaction et exprime ses félicitations, déclarent que cette date « prendrait place à côté de la glorieuse défense

De 1557 ».

De Tours, la délégation du gouvernent de la défense Nationale remercie Saint-Quentin pour l’exemple donné aux villes ouverts.

Le 11, on inhume solennellement les deux gardes nationaux tombés au combat.

Il est intéressent de compulser les comptes financiers de cette opération, tenus scrupuleusement par M. Dufayel à qui l’on avait attribué un crédit de 3.000 F. on y voit qu’une somme de 35 F a été « remise aux délègues pour la constructions d’une barricade ».

En fait, c’est pour se débarrasser de quelques excités que le commandant de la Garde Nationale leur demande d’édifier un ouvrage.

Ces gens commencèrent de dépaver la rue d’Isle, puis coururent se mettre à l’abri dés les premier coups de feu !

Mais les jours passent et de tous côtés arrivent des informations sur un indubitable renforcement des troupes ennemies en direction de Saint-Quentin. Alors, l’ivresse engendrée par la récente victoire s’efface progressivement devant un sentiment plus réservé quant à l’avenir.

D’ailleurs, Testelin et les Généraux en place dans la ville ne se font pas d’illusion : une agglomération située dans une campagne plate et dénudée peut être facilement investie quand on y met le prix. La commission en exprime plusieurs fois officieusement Paris.

Sentant que le terrain se dérobe sous ses pieds, notre brave Anatole de La Forge préfère donner sa démission et il quitte discrètement la ville le 17. quand à MM. Dufayel et Baston, ils en font de même parce que la commission leur en à donné officiellement le conseil. Les troupes de renfort, elles aussi, commencent à évacuer la place dés le 15 octobre.

Si bien que le 20, le Colonel Van Kahlden, ayant réuni cette fois plus de 4.000 hommes et 12 canons, repart en direction de Saint-Quentin.

Le 21 à 10 heures, il s’installe à l’Hôtel de Ville après un simulacre de combat.

C’en est fini de l’épopée.

Et maintenant, voici quelques rapides indications sur la suite de cette histoires et la destinée de ses protagonistes :

Les Prussiens ne devaient restes que deux jours à Saint-Quentin. Jusqu’à la fin de la guerre, ils y revinrent, de même que les Français, à plusieurs reprises.

Dufayel eut de l’avancement et termina sa carrière comme chef de gare à Chauny.

Quant à notre Héros La Forge, il fut fait officier de la légions d’honneur. Nommé préfet des Basses-Alpes en janvier 1871, il démissionna un mois plus tard pour protester contre le fait qu’on ne faisait pas « la guerre à outrance ».

Apres un temps dans le journalisme et l’administration, avec des situations de second ordre, il fut élu Député à Paris en 1881, et succéda à Henri Martin à la présidence de la « ligue des patriotes ».Puis, il tomba peu à peu dans l’oubli et mit, lui-même, fin à ses jours à l’âge de 71 ans. Lors de ses obsèques, le président Deschanel eut le mot qui convenait en disant : « il fut chevaleresque ».

Sa mémoire est perpétuée sur deux plaques de rues : l’une dans le XVIIe arrondissement de Paris, et l’autre dans la ville dont il a assuré la défense le 8 octobre 1870.