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La difficile intégration d’un curé en Thiérache

Thème : Faits divers, anecdotes, catastrophes, Religion | Commune(s) : CHEVRESIS-MONCEAU | Auteur : J.P. Wisniewski


Illustration du livre Le journal d’un curé de campagne de G.Bernanos -Source : Aksaris Art

En janvier 1695 arrive 53 Monceau Le Vieil Jacques Retout, le nouveau prieur. ll vient d’être nommé par ses supérieurs de l’abbaye Notre-Dame de Sept-Fontaines.1 C’est une abbaye de l’ordre de Prémontré, située à Fagnon dans la Thiérache ardennaise, alors dans le diocèse de Reims. Pendant onze ans, ce prieur a éprouvé le besoin de rédiger sur le papier même des registres du village le fond de ses pensées, ses démélés avec ses paroissiens. Peut-étre ne pensait-il pas s’adresser aux lecteurs du futur, mais il a bel et bien saisi son quotidien : météo, comptabilité, coups de gueule et même une enquête policière.
Voici donc transcrit ici la quasi intégralité de ses confidences telles qu’il les a écrites dans son propre français. “Quasi” car quelques paragraphes ont été volontairement rayés a posteriori, certainement par lui-même, rendant la lecture parfois impossible.

Vue 60 à la fin des actes de 1693 rédigés par son prédécesseur:
” Cette année a été fascheuse pour le peuple acause de [a cherté et des autres choses nécessaires à la vie.Les maladies, la famine, et les guerre ayant fait (dernière phrase raturée et restant du paragraphe est également volontairement rayé et peu lisible)

1695, vue 67 et 68
” L’Eglise de N Dme de Monceaux le Viel a de revenu trente six livres pour ses terres que Charles le Roy tient a ferme et dont jay fait faire une nouvelle déclaration qui est parmy [es papiers de l’eglise. Jay trouvé le revenu de l’Eglise consistant en un marché des terres de l’Eglise de Monceaux le neuf, dont Estienne Lhotte vendait 45 tt plus 3 tt pour une autre petite piéce de terre plus 5 tt que Jean Janvier rendait pour la moitié du jardin Bastien plus 3 tt que Louis Janvier rendait pour l’ancien cemetiere plus 13 livres pour une piéce de terre que tiens Pierre Pauquerus Cirier .7 de la Herye, tout 69 tt.
Le bail d’Estienne Lhotte était finy on a représenté qu’il etoit trop Cher et aprés lavoir fait crier selon le5 formes a la porte de l’Eglise, on a été obligé de bailler les dites terres a Pierre Labarre pour 42 tt y compris le jardin Bastien et les donations de Francoise du Quesnoy de 2 Jalois et demy.
Le Vieil cemetiere est demeuré a Louis Janvier pour le même prix de 3 tt et la terre debla Herye à 13 tt. Pourtant l’Eglise na plus en tout que 58 tt.
L’Eglise de Monceaux le Vieil a de revenu 36 tt baillées a Charles le Roy. ”

1696,vue 70
” Lorsque je suis arrivé à Monceaux au commencement de l’année 1695, l’Eglise était en assez bon état par le dehors, mais trés mal en ordre par le dedans, encor m’a t on dit quelle était beaucoup mieux qu’elle navait été avant Mr de Maucourant(1) qui avait fait faire la contretable l’autel de la vierge et la chaire , les ornements étaient trés malpropres faute d’une armoire pour les fermer, au reste pauvres et chetifes le coeur sans bancs et menaçant ruine par les fondements, un crucifix avec les 2 témoins horribles, la nef sans bancs et sans plancher, les fonts baptismaux ouverts, les portes memes fermant for mal, les habitants ne se soucient guére de voir leur église en meilleur état.Javois bien voulu entreprendre quelque chose pour la décoration de l’église, mais les taxes et les autres nécessités urgentes ont absorbé le peu de revenu qu’il y a pour les années 1695 et 1696.
Jay seulement acheté un manuel en 3 tom 2 processionnaires un livre des passions.
Huit jours ou environ aprés mon arrivée à Monceaux il plut à Dieu de visiter la paroisse par des maladies qui attaquérent plusieurs habitants pendant les mois de janvier février et mars et quelques soin quon y put apporter il en mourut six et plusieurs enfants ce qui n’a pas rendu les survivants meilleurs.
Jay trouvé les enfants fort mal instruits tout en la foy quaux bonnes moeurs par la négligence des parents et de Paul Vasseur maistre d’école dont la seule compassion de la misére ma obligé de souffrir, aureste le mauvais exemple des parents me semble étre la plus forte cause de ce désordre qui est presque incorrigible en ce lieu dont l’impiété et la dureté envers Dieu et le prochain sont le caractére propre.
Jay cru que la douceur l’honesteté et l affabilité pourraient ramener ces esprits brutaux, mais je me suis bientôt aperçu qu’il n’en faut pas trop et que la sévérité a plus de pouvoir sur eux, au moins pour les contenir dans leur devoir.
Je fis d ‘abord pour ma seureté faire un procés verbal de l’état du presbytère où il se trouva pour cents francs de réparations à faire. Je fis en même temps une sommation aux habitants de remettre la maison et la grange en bon état faute de quoy je ne pretendois répondre d’aucune ruine ny autre accident, mais ils se moquer entre de cela disant que cetoit à prémontré de faire ces réparations en qualité d’huissier de Mr de Maucourant, on a eu beau leur dire de faire ces réparations aux quelles le prieur était obligé, point de reconnaissance : pour leur oster sujet d’aboyer,je leur conseillé de saisir des bleds empouillez par Mr de Maucourant, dont je me rendis ajudicataire pour la somme de vingt sept livres que j ay employées pour la part de Prémontré aux réparations les plus urgentes, mais cela n y a pas suffy et jay encor employé prés de cent livres pour remettre la maison et [a grange en état de subsister.
Les ruines augmentent de jour en jour je proposé aux habitants que je reparerois la maison, pour les soulager dans leur misére où ils etoient pour les bancs et les contributions s’ils vouloient réparer entiérement la grange, mais je m’aperçeus bientost qu’il ne faut point estre généreux avec des paysans et que plus on leur accorde plus ils deviennent insolents, car ils ont refusé l’un et l’autre faisant à peine quelques petites réparations à la grange dont jay fourni la moitié, ensorte que je fus obligé aprés une seconde sommation d’avoir une sentence contre Daniel ldée maire qui était cause de leur refus, laquelle condamne les habitants à faire les réparations tant de la maison que du presbytère ou à moy pcomis (prétre commis ?) de les faire à leur dépends la sentence est du 27juillet 1696 donnée par Mr Antoine Violette lieutenant de la justice de Monceaux, elle a été signifiée au maire le méme jour, tous les papiers concernant cette affaire avec les quittances sont en une liasse parmy les papiers de la cure.
Cette année l’aparence de la moisson a été belle jusques au mois de juin, depuis ce tems ils ont diminués en sorte quon a eu une trés petite dépouille, le5 bleds encor brouzer et plus d’un bleds moins que l’an passé. Les avoines ont été belles et en quantité, beaucoup de menus grains et tout a bon marché. 30 sols les plus beaux bleds les moindres 20 B le segle 18 B lavoine 20 B le jalois.
ll y a trés [ongtemps qu’on na veu une si grande sécheresse, les puits ont presque tary et les charettes ont été partout dans les marais dans lequel on ne trouvait pas d’eau à trois et quatre pieds de profondeur.
A la cense de Valecourt on a mis le feu à la grange du fermier de Prémontré le 21 mars, le feu a consumé deux granges pleines de bleds d’avoine et menus grains. Une étable où 20 vaches ont été grillées a peine a t on sauvé la maison,la perte a été de plus de quatre mille livres, causée par la malice de &_ (rien d’écrit ici)
Je me suis employé pour faire renouveller un bail en fermier a cent écus de redevance annuelle pour le labeur de deux fortes charrues, on luy a aydé a rebastir la grange et une maison neuve. Je nay en de toutes ces bienfaits que de l ingratitude du fermier de la cense et de sa femme (raturé apres ingratitude)
Ne faitte jamais d’injustice au paisan, mais aussi jamais de grâce et quand il a manqué et vous pouvez le chatier, ne l’epargne jamais.
II n y a point de traitté pour ce que doivent rendre les censiers de Valecour au curé, ils ne rendent que chacun six francs, mais il y a une ordonnance de Mr de Laon pour rendre dix francs pour chaque fermier.
Le fermier du chapitre n’est pas exent de dixme parce que les chapitres n ont point d’exemption. Les chanoines le scavent bien, et deffendent seulement a ler fermier de payer, c’est une violence et non pas un droit, il ne peut y avoir de prescription. Vous verrez dans la suitte que je les ay obligez a reconnaistre mon droit qu’ils nont été contredire. ”

701,vue 91
Le 1er jour de cette année quelques fripons setant soullez au cabaret et setant ensuitte battus jurant le St nom de Dieu, jay fait infamer contre eux et les ay fait condamner à chacun un écu damendeà l’Eglise pour l’entretien du luminaire.
Le nommé J. Brunot (qui était Jean Henaut de Magny) ayant quitté sa femme et setant marié icy en 1694, a été reconu pour polygame et aresté à monceaux pour plusieurs assassinats et pour vols a été tenu trois mois en prison a Laon et condamné aux galéres é perpétuité.”

Nota écrit vue 63 (parmi les actes de 1694)
” Ce Jean Brunot est un scélérat voleur meurtrier bigame ainsi qui! a été reconu en 1702 par moy J Retout prieur de Monceaux qui ay découvert que ledy surnommé Brunot s’appelle Jean Henaut fils de Noe? Henaut de Berlancourt proche Magny diocése de Noyon ou jay parlé a son pére qui l’a reconu pour son fils. ll est marié depuis 15 ans en lady paroisse comme Mr le curé me la témoigné. Jay parlé a sa femme de laquelle il a des enfants. ll étoit fuy de berlancourt pourses assassinats et de la il a demeuré quelques tems à Boie dou il est fuy pour pareille cause et sest marié à Monceaux apparemment sur quelques faux certificats. II a eu cinq enfants de Madeleine Roblot. En 1700 il a tué un homme au bois tilleul (voir juste aprés) il a fuy et enfin est revenu le 14 janvier 1701 et à emmené ladite Roblot avec 3 enfants. ”

Vue 86 en 1700,
”Le 30 avril a été trouvé au bois de tilleul le corps d’un homme mort inconu, depuis reconu comme un linier de Pleineselve nommé Charles Bacelet (Basselet) qui a été assassiné et volé dans ledy Bois le 28 avril. ”
NB : le prieur a également pris soin de reprendre tous les actes de naissance du couple Brunot/
Roblot : le nom de “Brunot” a été barré et le prieur a écrit “Henaut bigame”, et il a systématiquement rayé les mots “son épouse”.

1701,Vue 91: suite
Suivent 2 paragraphes que le prieur a plus tard sans doute rayé qui commencent par:
”Le doyen de Cressy setant mesler de troubler la paroisse en soulevant les fripons contre moy…”
La lecture lisible reprend ensuite:
” Etant tombé malade au mois de septembre avec des rechutes pendant 4 mois les fripons de monceaux ont été faschez de ce que jen seus revenu, esperant et se vantant de piller encor le presbytére comme ils avaient fait à la mort de Mr de Maucourant.
Une femme a qui les mauvais traittements de son mary de son beaupére et de la belle mére avaient fait tourner la cervelle, est tombée dans une si grande frénésie quelle sest coupé la gorge d’un coup de rasoir mais on ne scait point au vray la Vérité du fail“.(2
Cette année a été chétive pour la récolte qui na pas été a moitié de l’ordinaire, mais au reste l’année a été tranquille par la chasse que jay donné aux fripons.
Les eaux nont sourcy que jusquau mois de juin et elles ont recommencé vers noel.
En cette année jay fait faire les deux crédences qui servent d’armoires aux costez de lautel et la menuiserie qui est dans le sanctuaire aux depends de [a fabrique.
Ensuite jay fait faire les bancs du choeur dont on a crié les places a la porte del’église et elles ont été mises a prix et payées dans l’ordre qui en a été dressé et qui est parm y les papiers de l’eglise.
Jay voulu entreprendre de faire aussi des bancs dans la nef, mais les femmes ont fait voir tant de répugnance a changer de place ou a les payer que jay abandonné a dessein dont un autre viendra peut être a bout en faisant un plancher à la nef.”

1 704 Vue 102
” Pendant la moisson et aprés, presque toute la paroisse a été malade de fiévres, ce qui est arrivé de méme ailleurs.
On a pris vers la fin de la moisson quantité de Brocheton dans la riviére depuis Murcy jusque à Monceau, dans les fosses ou il était resté de l’eau.
Les eaux ont cessé de couler vers le commencement de la moisson. La moisson a été belle mais il y a eu beaucoup de bled fondu, les derniéres avoines ont été grelées.
Les eaux ont recommencée de sourcer vers la Toussain, mais lentement ”

1 705, vu e 107
” L’année est passée assez tranquillement dans la paroisse a la reserve des milices qui y ont causé quelque troubles.
Le fléau de la guerre ruine tout le monde,les sangsues du peuple se remplissent et jamais on ne vit mieux la Vérité du proverbe, le gros poisson mange le petit. Cela se voit dans toutes sortes detats.
Aprés avoir été malade prés de cinq ans sans avoir trois mois consécutifs de relasche, enfin Dieu ma renvoyé ma santé et à mes domestiques.
ll n’y a eu aucunes maladies dans la paroisse ce que l’on a attribué à l’extréme sécheresse, on ne l’avait jamais vue telle, il a fallu creuser les puits deux fois, et les eaux nont recommencé a revenir quau mais de décembre, encor re viennent elles doucement.
J’avais cherché tous les moyens de sortir de Monceaux pour ma santé, mais puisqu’il a plu à Dieu de me la renvoyer jy demeure pour y faire sa volonté ainsi soit il.
J’ai chassé cette année une friponne de Remye qui gastait ma paroisse. ”

Hélas, il a dû faire une rechute car le 23/08/1706 on trouve l’acte de décés de Jacques Retout
(vue 102). Son successeur, J B Tavernier, ne fera pas lui de confidence.

(1) Vue 65, le 31/12/1694 acte de décés de “F. Joseph Rodolphe Maucourant, prestre religieux de l’abbaye de sept fontaines de l’ordre de prémontré. Fait le 72 janvier 7695, F. Jacques Retout prieur de MonceaUX. “
(2) Une seule Femme mariée est décédée en1701 :Marie Moreau, 30 ans, Femme de Daniel ldée.

Sources :Archives Départementales de l’Aisne
Auteur JP Wisniewski