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Justice est-elle faite ?Histoire locale / Articles


La mémoire d’Augustin Santer, soldat de 2e classe au 1er régiment d’infanterie, assassiné par son commandant de Compagnie, non loin de Craonne vient d’être réhabilitée par la Chambre des mises en accusation de Douai.

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Henri Guernut, secrétaire général de la Ligue des droits de l’ homme raconte :
C’était le 30 septembre 1914, à 10 heures du soir. Un froid brouillard enveloppait la Compagnie de Santerre et de ses camarades du Nord, qui stationnaient depuis de longues heures dans le secteur de La Neuville (Aisne)*. Pour se réchauffer les pieds qu’il avait mouillés lors de la corvée d’eau, l’un d’eux battait la semelle.
-Silence ! Santer, commanda le sergent Dutemple, qui faisait fonction d’adjudant.
Santerre obéit-il ? Selon les uns, il était dur d’oreille et n’entendit pas ; selon d’autres, il s’est arrêté puis, quelques minutes après, il aurait recommencé. On dit aussi que, se retournant ensuite, il crut voir Santerre lever encore alternativement le pied et le pied gauche…
-Alors quoi, Santer, on continue ? C’est bien , j’avertis le Capitaine.
Le sergent disparut et revint :
-Santer, le capitaine vous demande.
Celui qu’on appelait le capitaine était le lieutenant Dancoeur, qui commandait alors la compagnie. Pas mauvais bougre à l’arrière mais à l’approche du danger, il perdait facilement la mesure.
Santerre s’en alla vers le gourbi, salua le capitaine et joignit les talons :
– C’est vous Santer ? Des hommes comme vous, voilà ce que j’en fais.
Et l’on entendit deux coups de revolver.
Le capitaine sortit :
– Voyez, dit-il aux hommes. Et que cela vous serve d’exemple.
« De mon premier coup, ajouta-t-il, je l’avais blessé légèrement. Au moins, cette fois-ci, il n’ira pas de faire dorloter dans un lit bien chaud à l’hôpital, pendant que vous autres, vous vous ferez casser la figure. « 
Et il appela les brancardiers :
« Enlevez-moi ça de là ; je ne veux plus voir ça ici. »
Six ans après, le père d’Augustin Santer refusait la médaille militaire et la croix de guerre que le colonel commandant le 1er régiment d’infanterie attribuait à la mémoire de son pauvre fils « brave soldat tombé glorieusement pour la France ».
Le père Santer, nous apprend Guernut, a simplement répondu : « Je ne veux point de diplôme, point de citation, point de médaille. Je demande Justice ! »
Et certains de déclarer que  » Justice n’est pas faite aujourd’hui !
Santer a été assassiné et la Société ne peut se déclarer satisfaite par la décision de la cour de Douai.
Le crime doit être réprimé et il appartient aux anciens combattants de réclamer le châtiment de celui qui , sauvagement, a tué pour le plaisir de tuer, ce pauvre gars du Nord qui avait su faire jusque là son devoir mais qui avait osé battre la semelle à trois kilomètres de l’ennemi.


Quant au capitaine Dancoeur , des témoignages le décrivent ainsi : Cet homme, dur aux autres et assez peu maître de lui, buvait beaucoup d’alcool et avait toujours un révolver à la main. Il balançait toujours son bras en avant en marchant en répétant : « Le premier qui bouge, je le descend, je le descends… ». Il menaçait pour un oui pour un non avec son révolver. Il avait tiré, sans l’atteindre sur un autre soldat parce qu’il avait cueilli une pomme.
Pour autant, le lendemain du crime, il déclarait ne pas comprendre comment il en était arrivé là, pleurait à chaude larme, visiblement travaillé par le remord, il changea du tout au tout et semblait chercher à se faire tuer.
En 1922, le ministre de la guerre M. Maginot, il déclara que « si l’on tient compte de l’état d’énervement dans lequel se trouvaient les officiers et soldats, la sanction fut jugée en rapport avec la faute commise ».
Dancoeur fut même promu capitaine. Entre cette impunité qui paraît scandaleuse, et les mensonges proférés sur la citation du soldat Santerre, on voit que cet homme a bénéficié de soutiens.
En 1916, alors qu’il commandait une compagnie de mitrailleuse à Maurepas dans la Somme, il est tué.
Peut-on se dire que le coupable est à ce moment puni depuis bien longtemps ?
La ligue des Droits de l’Homme, offusquée, demanda devant la Cour d’appel de Douai, si assassiner quelqu’un est conforme au Code de justice militaire, raconte encore Henri Guernut dans un autre journal.
Le vrai coupable dans cette triste affaire est-il seulement la guerre et ses absurdités et Justice ne pourra-t-elle jamais être faite ?

Registre de Bevillers, transcription de l’acte de décès d’Augustin Santer
A droite Fiche de Mémoire des hommes

* La Neuville est un hameau dépendant de Cormicy, proche de Berry-au-Bac, et donc ne serait pas pas dans l’Aisne comme l’écrit le journaliste, mais dans la Marne. Occupé par les Allemands dès septembre 1914, il sera sur la ligne de front pendant toute la guerre et le hameau sera détruit. Il y a aujourd’hui une nécropole nationale que l’on aperçoit de la nationale qui va de Laon à Reims.

Le Grand Écho de l’Aisne, 13 mai 1925
Le Quotidien, 9 mai 1925,
Les Cahiers des droits de l’homme, 25 mars 1922