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Deux résistants français de 1940-1942 Histoire locale / Articles

Thème : GuerresCatégorie : Résistance, Seconde guerre mondiale 1939-1945Commune(s) : FESMY-LE-SARTAuteur : Daniel Morgen


 Lucien Grosperrin (1916-1945) et Alice Schmitt (1923-1998)

Né le 3 août 1916 à Le-Sart-en-Thiérache (Aisne), Lucien Grosperrin a été fait prisonnier en 1940 et interné à l’Offizierslager ou OFLAG V A de Weinsberg (Kreis Heilbronn), où va fonctionner une filière d’évasion. En octobre 1943, Grosperrin se voit libéré avec le statut de travailleur civil. Professeur dans une école primaire supérieure avant la guerre, où il enseignait la langue et la littérature allemande1 , il trouve alors un emploi contractuel de professeur de français à l’école Berlitz à Fribourg-en- Brisgau. En avril 1944, il dépose même une demande d’emploi auprès du Ministère badois des cultes et de l’enseignement dans un lycée de la ville, mais cette demande est rejetée – sans doute à cause de la nationalité du demandeur2 .

À la même époque, Alice Schmitt, de Wintzenheim (Haut-Rhin), est en cours de formation de dernière année de la voie générale et pédagogique à l’École primaire supérieure (EPS) Pfeffel de Colmar. L’administration civile allemande a expulsé les préfets français, pris le pouvoir et germanise totalement la vie publique et administrative. Les autorités allemandes ne laissent le choix aux enseignants alsaciens qu’entre la reconversion professionnelle et idéologique, l’Umschulung (um-schulen, transformer la formation, changer de voie) ou le travail forcé dans des camps. Pour les jeunes gens et jeunes filles en cours d’études, elles organisent un cursus spécial et transitoire de formation au diplôme allemand d’enseignant, le Sonderlehrgang, sanctionné par l’obtention du diplôme allemand. La troisième promotion 1941-1942, particulièrement étudiée par Meryem Bolatoglu, conduit, entre octobre 1940 et septembre 1942, Alice Schmitt et ses camarades à la Hochschule für Lehrerbildung, l’École supérieure du professorat et Institut de formation des maîtres de Karlsruhe. Dès le début de l’annexion allemande de l’Alsace, Alice Schmitt et sa mère, rendent de signalés services à la Résistance alsacienne en cachant à Wintzenheim des prisonniers de guerre évadés du camp de Weinsberg et en les munissant de vêtements civils. Au printemps 1942, Alice fait partie du réseau de renseignements Kléber-Uranus d’évasion3 .

Alice Schmitt et le Lieutenant Lucien Grosperrin « Ce français du Nord, […] svelte, yeux bleus, cheveux blonds4« . (collection Anne Sassi Tannacher).

Alice Schmitt et Lucien Grosperrin se sont rencontrés dans des circonstances imprécises : selon une source non authentifiée5 , la rencontre a eu lieu dès 1939-1940 à Neuf-Brisach où Lucien était mobilisé sur la ligne de défense rhénane et commandait les casemates du secteur de Dessenheim6 . Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont, en 1942, membres et maillons d’une même filière d’évasion et vivent une histoire d’amour. En 1943, Lucien rejoint le réseau de renseignements d’Albert Leenhaerdt. Ce réseau, appelé « Mission Leenhaerdt », se composait, selon Albert Chambon, de vingt-deux membres et a été actif du 13 août 1943 au 30 mai 19447 . Grosperrin a chez lui un émetteur radio, Alice contribue à la collecte des renseignements sur les mouvements de troupes. Elle effectue, elle aussi, des transmissions clandestines. Deux autres membres du réseau, Edmond Borroco l’imprimeur colmarien, ancien député du Haut-Rhin et ancien chargé de mission du réseau Uranus-Kléber, Anne Voland, épouse Louis domiciliée à Nantes, qui a exercé comme institutrice et résidé à Colmar pendant la guerre, confirment l’activité résistante d’Alice Schmitt8 .

La Gestapo réussit à démanteler le réseau Uranus-Kléber le 15 août 1942, époque à laquelle Edmond Borocco se réfugie en Suisse. Les membres de la mission Leenhaert sont pris vers la fin de l’année 1944, Alice Schmitt est arrêtée sur l’intervention d’un faux porteur de messages le 14 janvier 1945. Elle et sa mère sont emprisonnées à Freiburg. Avec Anne Voland, elles sont transférées le 17 janvier au camp de Haslach parce que le typhus sévit dans la prison. Le 18 février 1945, on libère Mme Schmitt mère mais on transfère sa fille et Anne Voland à Stockach où elles seront libérées le 29 avril de la même année par des soldats de la Première Armée française. Elles sont les seules rescapées. À sa libération, Alice apprend que Lucien Grosperrin avec tous les hommes de la mission Leenhaert ont été fusillés le 30 mars 1945, à Wolfach, dans l’Ortenau9 .

En 1957, elle épouse Robert SCHUBEL, chirurgien-dentiste à Gérardmer où elle réside jusqu’à sa mort, survenue le 31 mai 2018 à l’âge de 95 ans. En 1981, elle obtient la Carte du combattant volontaire de la Résistance n° 184 076, associée à une invalidité de 100% pour faits de guerre, ainsi que la Carte du déporté résistant (201 9376 10). Née à Wintzenheim le 1er juin 1923, Alice, Jeanne SCHMITT est décédée le 31 mai 2018 à l’âge de 95 ans à Gérardmer. Elle était la fille de Robert Schmitt et de Berthe Brengarth.
Des membres de sa famille résident toujours à Wintzenheim.


[1] Landesarchiv Baden-Württemberg Karlsruhe GLAK 235 Nr. 44270, Akte Grosperrin. Lettre de Lucien G. du 22 avril 1944 au directeur de la Rotteck-Oberschule à Freiburg-im-Breisgau.
[2] ibidem.
[3] Archives départementales des Vosges. 2811 W 39, dossier ONAC Schmitt Alice, Jeanne. Attestation d’Edmond Borocco, agent P2 chargé de mission du réseau Kléber-Uranus, 26.04.1979.
[4] Voir note 1 : Bref portrait esquissé par Grüninger, directeur de la Rotteck-Schule, Freiburg 24.04.1944.
[5] Albert Méresse : https://resistanceavesnois.blog4ever.com/  2012, site consulté le 2 avril 2024.
[6] Wikimaginot.eu. La Ligne Maginot. Secteur fortifié Colmar 29/1, sous-secteur Dessenheim. – PONT RAIL Sud de NEUF BRISACH, Casemate d’infanterie. https://wikimaginot.eu/index.php
[7] Albert CHAMBON (1987) : Quand la France était occupée… 1940-1945 Fin des mythes, légendes et tabous. Paris Éditions France-Empire. Annexe 6, p.157.
[8] AD Vosges, 2811 W 39, dossier ONAC Schmitt Alice, Jeanne. déjà cité.
[9] Arolsen Archives : Cote 02030301001.438. Lucien Grosperrin. Dokumente mit Namen ab Groschowska, Maria.

Daniel MORGEN
Wintzenheim 39-45. (free.fr)