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Brissy : Monographie 1914-1920

Thème : Communes | Catégorie : Monographies, Première guerre mondiale 1914-1918 | Commune(s) : BRISSY-HAMEGICOURT | Auteur : Paul Vidal de La Blache Géographe


Canton de Moy de l’Aisne Commune de Brissy

A.- Territoire occupé par les armées allemandes

I.- Généralités

a).- A quelle date les Allemands ont-ils pris possession de votre village ?

b).- La prise de possession s’est-elle effectuée à la suite d’escarmouches, à la suite de combats sanglants, ou sans coup férir ?

C’est à la suite de la bataille de Guise qui, à l’ouest s’étendit jusqu’au delà de Moy, que le village de Brissy se trouva isolé de la France libre. N’étant plus sur les lieux, je ne puis préciser la date de l’arrivée des premiers ennemis dans la localité. Mais dès le 1er septembre 1914, ils étaient en situation de s’y présenter sans rencontrer d’obstacles.

Il y eut alors des passages de petits groupes. Ces braves gens à qui Kant avait inculqué une morale si pure ne se faisaient pas faute de rafler la volaille, de prendre les denrées à leur convenance en disant : « Poincaré vous paiera ». Là se bornèrent pour l’instant, leurs déprédations : ils avaient bien le temps de ruiner le pays ; la capitale leur promettait une proie bien plus riche « Nous allons sabler le champagne à Reims, disaient leurs officiers dans leur superbe, et dans huit jours nous seront à Paris ».

La prise de possession de notre village s’est donc effectuée sans coup férir.

c).- Quelle a été l’attitude de l’autorité militaire à l’égard de la population pendant les premiers jours?

Dans la suite de l’occupation ?

d).- Pouvez-vous rapporter quelques propos authentiques tenus par des officiers ou des soldats, et qui soient caractéristiques de leur état d’esprit ou de l’opinion publique en Allemagne à cette époque ?

Quelques jours se passèrent sans que l’autorité militaire donnât signal de vie. Le reflux de la bataille de la Marne amena dans la commune des convois entre autres une section de camions automobiles. Leur chef étant venu à la mairie pour le cantonnement, je lui parlai de combats ayant eu lieu dans les environs et qui avaient amené l’exode de nombreux habitants. Il me comprit mal et croyant à des actions récentes, tandis qu’il s’agissait de la bataille de Guise, il me parut rien moins que rassuré, monta précipitamment dans son auto pour aller se renseigner et s’assurer qu’il ne côtoyait pas le danger. A son retour, je dus monter dans son auto pour lui aller indiquer des cantonnements : je n’étais pas plus fier pour cela, oh non ! et le rouge me montait au front. Je lui indiquai donc quelques granges avec de la vieille paille pour servir de couchette. Il s’en contenta très bien… pour ses hommes. Quant à lui, il avait un bon lit où il pouvait se dédommager du peu de confort accordé à ses convoyeurs.

Quelques jours plus tard un officier supérieur arrivé à la mairie pour réquisitionner une trentaine de bêtes à cornes. Comme je me récriais devant l’importance de la réquisition, « Que voulez-vous ? Il faut bien que nous vivions ». Son ton était plutôt mélancolique. C’est plus tard, dans le courant d’octobre alors qu’ils se sentaient plus en sécurité que les officiers laissèrent libre cours à leur morgue et à leurs exigences.

e).- Pouvez-vous citer quelques ordres ou prescriptions émanant de l’autorité ennemie où se manifestait plus spécialement son système de « guerre aux civils » ?

f).- Si possible, prière de joindre quelque spécimens d’affiches apposées par les soins ou sur l’ordre de l’ennemi, ou quelque document authentique digne d’intérêt, (ces documents seront exposés et renvoyés par la suite à leurs possesseurs, s’ils les réclament).

Elles étaient trop souvent exagérées, vexations, ridicules, parfois avilissantes. J’ai dû abandonner la collection que je m’étais faite des ordres ou prescriptions, interdictions, etc., agrémentés de menaces d’amende, d’envoi en Allemagne et surtout de menaces de mort, lors de l’évacuation de la commune. Ma mémoire n’est plus assez fidèle pour que je puisse les rapporter.

II.- Des rapports de l’Autorité ennemie avec la population scolaire

a).- Les établissements d’instruction (écoles, etc.) ont-ils été ouverts pendant toute la durée de l’occupation? Ou momentanément fermés, ou ont-ils été fermés pendant toute la guerre ?

b).- Quelles ont été les prescriptions particulières édictées par les Allemands à l’égard des établissements d’instruction ? (Prière de joindre, si possible, des documents à l’appui)

c).- Le commandant de place s’est-il immiscé dans les services d’enseignement ?

d).- Des officiers délégués ou inspecteurs allemands ont-ils émis la prétention de contrôler l’enseignement ? Ont-ils pénétré dans l’école ? Ont-ils interrogé les élèves ? Pouvez-vous citer, à cette occasion, des réponses d’élèves méritant d’être mentionnées ?

Ma classe est restée ouverte jusqu’à l’évacuation, sauf en janvier 1915 où elle fut occupée avec la mairie et le grenier par toute une compagnie d’un régiment venu du front.

J’avais trop souvent la visite des adjudants de Kindter et d’officiers d’administration pendant la classe même. Par mon mutisme ou mes réponses sèches je m’efforçais d’éloigner les gêneurs ; mais ce n’était pas toujours facile. Quand ils faisaient mine d’écouter mes leçons je passais à la correction des devoirs. Les cartes où l’Alsace-Lorraine figurait sous une autre couleur que celle de l’Allemagne avaient le don de les exaspérer « Pourquoi cela ? disaient-ils ? – Demandez-le à Vidal-Lablache1, l’auteur de ces cartes. Vous le trouverez à Paris. Sûrement il vous donnera de bonnes raisons. »

En août 1915 un brigadier-gendarme exécutant un ordre du trop fameux commandant de La Fère, vint enlever malgré mes protestations le tableau des Trois Instituteurs. « Retour bientôt », me dit le sous-ordre ahuri en voyant que cette sotte mesure m’exaspérait. Quelques jours plus tard un aumônier catholique se disant inspecteur des écoles, étant venu dans ma classe dont les élèves étaient du reste en vacances régulières, je lui dis : « Pourquoi vos chefs trouvent-ils mauvais que nous honorions nos héros et pourquoi un tableau qui nous rappelle le sacrifice à la patrie ? – Mais c’était des francs-tireurs et nous n’admettons pas. – Mais, pardon ! L’une de des victimes n’a jamais fait acte de combattant. Quant aux deux autres, deux vaillants auxquels un ennemi chevaleresque devrait rendre honneur, ils étaient sur les rôles des gardes nationaux de leurs communes : ce n’étaient donc pas des francs-tireurs. – Ah ! je ne savais pas. Je m’informerais. »

A l’examen du certificat d’études, à Moy en 1916, le Commandant von Rencke s’installa à la table où j’interrogeais les candidats sur l’histoire et la géographie. Voisinage plutôt gênant. « Pourquoi ne pas interroger sur l’histoire contemporaine ? me dit-il. – C’est qu’il y a dans cette partie de l’histoire des questions trop passionnantes ou trop controversées » lui répondis-je.

Fin novembre 1916, il fallut évacuer l’école, la mairie, mon logement. Ayant fait solliciter par le maire (demande écrite) à la Komdtr. L’autorisation d’installer les classes et la mairie dans la villa Rocher qu’un lazareth venait d’évacuer, je fus pris à partie par un officier de pionniers qui convoitait l’immeuble. « Si je n’avais pas si bon cœur, me dit-il d’un ton rageur, je vous ferais mettre dehors. Vous êtes le maître. Mais je trouverai bien une grange pour y faire la classe » lui répondis-je sans m’émouvoir. Heureusement nous avions l’autorisation écrite de la Komdtr. Car malgré son bon cœur orgueilleux, le Zuncker nous aurait fait déloger. Il dut se tenir pour battu, sur ce terrain.

e).- Les élèves des établissements (écoles, etc.) ont-ils été contraints à quelques travaux manuels ?

Quelle a été l’attitude des élèves dans ces circonstances ? Particularité, réponses, réflexions dignes de remarque.

A Brissy, mes élèves n’ont pas été astreints aux travaux manuels.

f).- Quelle a été, en général, l’attitude des soldats à l’égard des enfants ? L’attitude des enfants à l’égard des troupes ?

Généralement les soldats affectaient de l’amitié pour les enfants dont quelques uns par gourmandise ou calcul accueillaient leurs avances et leurs friandises, et recherchaient même la société de l’ennemi. L’attitude de ces soldats m’a toujours parue dictée par leur désir de pénétrer dans les familles et de s’y procurer un peu plus de confort.

g).- Le séjour des troupes allemandes a-t-il influé en quelque mesure sur le parler local ? Quelques mots allemands, plus ou moins déformés, y ont-ils pénétré, et paraissent-ils devoir persister ?

(Donner une liste de ces mots, et leur sens.)

Bien des jeunes gens se sont initiés plus ou moins à la langue allemande. Mais je ne pense pas qu’il en restera des traces dans le parler local.

Brissy, le 31 mai 1920

L’instituteur

J. Arrive.

Source: BDIC La Guerre dans le ressort de l’Académie de Lille. 1914-1920

©genealogie-aisne 2015

1 Paul Vidal de La Blache Géographe