Guillaume de Harcigny Médecin de Charles VI, le roi fou !

Par Jacky Billard.

 

  Guillaume de Harcigny, médecin "magister" sur la place de Laon et de Noyon, appelé au chevet de Charles VI pris de folie, par Enguerrand VII, sire de Coucy, en 1392, serait né vers 1300. Le village de Harcigny, près de Vervins aurait-il donné accueil au berceau de ce médecin réputé ou serait-ce la place de Laon qui se dispute l'honneur de sa naissance ? Les historiens et les médiévistes sont partagés. Pour Thillois "Guillaume de Harcigny naquit vraisemblablement à Laon". Quant à Devismes, historien laonnois, il note que sur l'épitaphe de sa sépulture, il sera gravé "ne donne ni le lieu ni la date". 

  La famille Harcigny  Les parents de Guillaume originaires du village de Harcigny, agriculteurs, se  retirent fin du XIIIème siècle sur les hauteurs de la Montagne Couronnée de Laon, à l'ombre de la cathédrale, rue des Cordeliers, proche du couvent du même nom édifié au XIIIème siècle. Guillaume ne manquait pas de souligner qu'il se rendait dans sa maison nourricière. De là, à affirmer qu'il y est né !  

Guillaume, globe-trotter  Installé à Laon, il s'instruit auprès de l'un des chanoines de la cathédrale. Guillaume de Harcigny poursuit ses études à Paris où il est nommé Maître en médecine. Assoiffé de savoir, il s'engage dans un périple qui le conduit le long de la méditerranée. Il parcourt la Syrie, la Palestine, l'Egypte ; il fréquente les grandes Universités Italiennes. Guillaume curieux, s'initie aux pratiques et de la médecine orientale auprès de médecins arabes.

  Questions du Candide   "Guillaume de Harcigny qu'avait-il de si particulier pour que Enguerrand VII de Coucy, personnage haut placé puisque l'un des quatre Officiers de la Couronne avec son titre de Bouteiller, le recommande aussi chaleureusement aux oncles du Roi ! Hormis son âge [Guillaume est nonagénaire] qui l'incitait à le penser sage, il savait que Guillaume de Harcigny portait un autre regard que ses confrères, même les plus savants, sur les malades mentaux. Sa supériorité tenait à ses rencontres avec des médecins arabes, tant musulmans que juifs au cours de son long périple autour des rives de la méditerranée. Force est de reconnaître qu'à cette époque, la médecine arabe représentait le sommet de ce qu'il était possible d'atteindre dans ce domaine [de la folie]. Elle écrasait complètement une médecine occidentale quasi inexistante et entachée d'obscurantisme. Enguerrand de Coucy avait sans nul doute écouté les récits de son vieil ami. Ainsi l'avait-il jugé le plus apte à prendre soin du royal malade sans le mépriser et avec des traitements simples. Il existait nombre de médications sédatives dans la pharmacopée arabe".  Par Simone Simon.

  Charles VI, le Bien aimé   Fils de Charles V et de Jeanne de Bourbon, Charles VI est né le 3 décembre 1368 à Paris. Son père lui donne à sa naissance, le Dauphiné en apanage. Charles VI de la dynastie des Valois est le premier enfant de France à porter le titre de dauphin à la naissance. Il succède à son père le 16 septembre 1380 ; il n'a pas treize ans. Peut-il régner ? Il est sacré roi à Reims, le 4 novembre 1380. Les ducs Louis d'Anjou, Jean de Bercy, Philippe de Bourgogne, ses oncles paternels et le duc Louis de Bourbon, son oncle maternel sont ses tuteurs. Ces derniers pensent plus à s'approprier les richesses du royaume qu'à gouverner... En 1388, Charles VI reprend les affaires ; il a vingt ans. Il chasse ses oncles et il rappelle à ses côtés les sages conseillers de son père : Olivier de Clisson, Jean de Vienne, Bureau de la Rivière, Juvenal des Ursins.

  Secret d'Etat   Charles VI contracte mariage avec Isabeau de Bavière, fille d'Etienne II, duc de Bavière-Ingolstrad. Il l'épouse à ses 17 ans, le 17 juillet 1385 à Amiens. Cette jeunette n'a que 14 ans... Rien ne destinait cette jeune princesse capricieuse, avide de plaisirs à convoler en justes noces et jouer le rôle de reine de France. En fait, c'est une union arrangée ; un calcul politique que Charles V avait accepté de son frère Philippe III, le Hardi qui cherchait des alliances avec l'Allemagne. 

  L'affaire Clisson   Messire Pierre de Craon, seigneur angevin épouse Jeanne de Châtillon, dame de Clacy et de Rozoy sur Serre [Thiérache]. Par cette alliance, Pierre de Craon devient Vidame du laonnois et l'un des plus riches seigneurs de France. Le duc d'Orléans, frère du roi en fait son ami. Pierre de Craon commet l'imprudence de révéler à l'épouse du duc d'Orléans, l'amour passionnel qu'il porte à une jeune et jolie parisienne. Indigné de cette liaison, le duc d'Orléans fait part de cette relation au roi, son frère. Charles VI et le duc, de concert, décident de fermer la porte de leur Hôtel à Pierre de Craon. Ce dernier, dépité, se réfugie en Bretagne imputant sa disgrâce au connétable Olivier de Clisson et jure de se venger... Ayant eu vent que le roi offrait une fête en l'honneur d'Olivier de Clisson, Pierre de Craon revient à Paris, secrètement, à la tête d'une quarantaine d'hommes en armes et lui tend une embuscade. Olivier de Clisson n'a pour arme qu'un coutelas ; il ne peut faire face à ses agresseurs qui le laissent pour mort. Clisson blessé sérieusement, survivra...

  Expédition en Bretagne   Charles VI ordonne à Jean de Montfort qui héberge Pierre de Craon, de le lui ramener, manu militari. Montfort refuse. Le roi, courroucé, décide pour ce "crime de lèse-majesté" d'entreprendre une expédition punitive en Bretagne. L'expédition est fixée au 5 août 1392 mais le roi est-il en mesure de mener ses troupes ? Son état de santé serait préoccupant d'après ses médecins. Selon Froissart "il avait un air niais et il faisait parfois les gestes d'un homme indigne de son rang. Il avait un comportement affiché d'une tristesse sans motif". Charles VI, à hauteur d'Amiens, éprouve plusieurs accès de fièvre chaude. A la tête de ses troupes, il progresse dans la forêt du Mans lorsqu'un personnage fait irruption et lui crie "Roi, ne va pas plus avant, tu es trahi". Charles VI, somnolant, prend peur par cette incursion ou par le bruit d'une lance qui heurte un casque de l'un de ses sujets ? Il lance sa monture au galop, l'épée dans une main. il aurait tué quatre de ses hommes. Le roi meurtrier est désarçonné, maîtrisé par son entourage. Ses médecins constatent "sa démence". Ils ordonnent qu'il soit ramené au Mans et du Mans à Creil "pour lui faire prendre l'air sain sur les bords de l'Oise".

  Guillaume de Harcigny au chevet du roi fou   Jean Froissart "1392, du Mans, le roi fut mené à Paris et de Paris à Creil. il fut mis entre les mains de Maître Guillaume de Harselli, médecin le plus expérimenté de France qui lui osta premièrement, la fièvre continue, puis luy fist retrouver le goust et luy fist revent son sens, non sans assuré qu'il avait auparavant. Harselli employa pour dompter la furie du Roy et luy fist une cage de fer qui se voist encore au château de Creil, pour retenir tant qu'il fust furieux pour luy faire voir lear". Une cage de fer ? Ne serait-ce pas plus juste de désigner un balcon muni de barreaux ? Les interprétations de l'époque prêtent parfois à confusion !   Quant à Guillaume de Harcigny, il en déduit "cette maladie est survenue au prince par coulpe [excès]. Il tient cela de tempérament moite de sa mère [Jeanne de Bourbon devient folle à 35 ans] et qu'elle provenait d'un grand affaiblissement du cerveau et d'excès commis à divers époques [Charles VI aurait un penchant pour les boissons alcoolisées]. Maître Guillaume conclut qu'il faut employer des médicaments appropriés au tempérament de son patient et de les graduer d'après ses forces. Il interdit toutes visites à l'exception du duc d'Orléans et du duc de Bourgogne. Guillaume de Harcigny bien que fourbu et d'un grand âge [nonagénaire] ne quitte pas un seul instant son patient. Après lui avoir ôté la fièvre lente, il préconise au roi de pratiquer modérément, le cheval, la chasse à l'alouette ou à l'épervier pour "lui ôter des pratiques violentes et de fatigue". Le traitement aura durée six semaines, du 15 août au 30 septembre 1392.

  Mission accomplie   Jean Froissart "quand Maître Guillaume de Harcigny vit que le roi était en bon point, il en fut tout joyeux ; ce fut raison car il avait fait belle cure." Guillaume considère que sa mission est accomplie ; il présente le roi aux princes et déclare "le Roi, Dieu mercy est en bon état. Je vous le rend et livre. Dorénavant qu'on le garde de le courroucer et de le mercantolier (1) car encore n'est-il pas bien ferme dans tous ses esprits, mais petit à petit son cerveau s'affirmera. Déduits (2), oubliances (3) et déports (4) de raison lui seront profitables de toutes autres choses. Mais du moins que vous pourrez, ni le chargez et travaillez de conseils (5) car il encore a-t-il et aura, en toute saison (6) le chef faible et tendre car il a été battu et formené de très dure maladie".
  (1) attrister - (2) plaisirs modérés - (3) oubli du passé - (4) promenades sans fatigue - (5) travaux sérieux - (6) automne.  

Antithèse   Bernard Guenée, médiéviste, professeur d'histoire du Moyen-Age à la Sorbonne note dans son ouvrage La folie de Charles VI "que croire de ce beau récit ? Guillaume de Harcigny a sans doute été consulté. Mais aucun autre indice ne vient confirmer que Regnault Fréron aurait été privé, fut-ce temporairement, de ses responsabilités de premier physicien du roi. Et, d'ailleurs, est-il vraisemblable qu'un nonagénaire à quelques mois de sa mort ait pu aller à cheval de Laon à Paris, de Paris à Creil, de Creil à Laon ? En revanche, puisque la présence du roi est avérée le 1er octobre à Laon et le 4 octobre à Coucy, il n'est pas interdit de penser que Charles VI, une fois remis sur pied par les bons soins de ses médecins et le bon air de Creil, a été consulté Guillaume de Harcigny à Laon, puis visité son grand Bouteiller à Coucy [...] On ne peut échapper à l'idée que le beau récit de Froissart a singulièrement gonflé la réalité. On ne peut dire dans quelle mesure. Mais on voit bien avec quelle intention. Froissart est le reflet d'un milieu provincial solidement ancré dans le reflet d'un milieu provincial, solidement ancré dans le nord du royaume, hostile à Paris, à sa faculté de médecine, à sa cour et aux jeunes médecins qui y font la loi. Il est trop heureux de souligner leur impuissance, et la réussite de Guillaume de Harcigny, un homme resté fidèle à sa province, dont l'âge, la grande expérience de la médecine et du monde ont guéri le roi et ridiculisé l'establishment parisien. Et quel qu'ait été le rôle réel de Guillaume de Harcigny, il est bien remarquable que le Religieux de Saint Denis [Michel Pointoin] porte-parole de ce milieu parisien, l'ait totalement passé sous silence". Fin de citation.

  Guillaume sur le déclin   Les princes félicitent Guillaume de Harcigny de ce beau succès. Ils conviennent de l'attacher au roi et de lui offrir un traitement tellement élevé qu'il aurait lieu d'en être satisfait  ; qu'il serait fait position honorable comme "Premier médecin du prince avec la faculté de pouvoir requérir l'envoi de quatre chevaux pris dans les écuries royales toutes les fois qu'il lui prendrait la fantaisie de venir à la Cour". Maître Guillaume décline cette proposition "je ne serai désormais qu'un vieil homme faible et impotent ; je ne pourrais, en conséquence, supporter l'ordonnance de la Cour. Bref, je veux retourner à ma maison nourricière", rue des Cordeliers à Laon. Les princes n'insistent pas. Ils remettent à Guillaume de Harcigny, mille couronnes d'or. A son retour sur les terres laonnoises, Guillaume de Harcigny très affaibli et sentant sa fin prochaine appelle à son chevet, Robert de la Bove, lieutenant du Bailly du Vermandois. Il lui demande de faire rédiger son testament. Guillaume de Harcigny choisit pour exécuteurs testamentaires :

Ces trois personnages représentent selon les volontés de Guillaume : le clergé, la noblesse et le Tiers-Etat.   Le 10 juin 1393, Maître Guillaume de Harcigny s'éteint dans sa maison nourricière, rue des Cordeliers.  

Donations testamentaires   Les exécuteurs testamentaires versent à la ville de Laon, selon la volonté du défunt, six mille florins d'or pour l'entretien de ses remparts ainsi que diverses sommes aux abbayes, aux couvents, aux églises et hostelleries pour venir en aide aux plus démunis. Un montant était défini pour sa sépulture. Le village de Harcigny que Guillaume n'a pas renié reçoit cinq cents florins pour "avoir des ornements pour faire le service de Dieu dans ladite église".

  Sépulture   La sépulture de Guillaume se fera dans le cimetière du couvent des Cordeliers. Vers 1650, le cimetière des Cordeliers étant réduit, son corps reposera dans l'église sous la chaire jusqu'à la Révolution. D'après Claude Carême sur la pierre sépulcrale qui recouvre le cénophate est couché la statue en pierre calcaire de Maître Guillaume de Harcigny à l'état de cadavre, sculptée en 1394, et sur laquelle est gravée, en lettres d'or, son épitaphe qui résument son testament. Une inscription au sommet du tombeau indique la date de son décès. Une autre inscription à la base, en latin, qu'il rend à Dieu et à la nature les éléments qui composaient son être "je rend mon âme à Dieu et mon corps à la terre".   En 1791, l'église des Cordeliers passe "bien national". La renommée de Guillaume de Harcigny est telle que suite à une pétition, le conseil municipal de Laon fait transférer son corps à la cathédrale Notre Dame de Laon, le 3 novembre 1791. Une deuxième pétition demande la translation de tout ce qui dépend extérieurement du tombeau de Guillaume de Harcigny, soit son cénophate. Le 12 novembre 1791, le directoire du district de Laon autorise la municipalité à la réaliser. La boite en plomb, renfermant les ossements, est enfouie sous une dalle dans la cathédrale. En 1841, le transi est exhumé mais la boite en plomb, conservant les ossements, est égarée... En 1853, le Conseil de fabrique de la cathédrale fait don du transi de Guillaume à la ville de Laon. Il est transporté, non sans dommages pour la sculpture, dans la chapelle des Templiers. En 2003, la sépulture est transportée à Versailles pour être restaurée par les Ateliers du Centre de Recherche et de Restauration, les C2RMF.  De retour à Laon, le transi de Guillaume de Harcigny ne rejoint pas la Chapelle des Templiers mais repose, à présent, dans le hall d'accueil du Musée municipal d'Art et d'Archéologie de la ville de Laon, rue Georges Ermant.   En 2005, la ville de Laon requalifie le Rempart du Midi [ville haute] du nom de son bienfaiteur : Guillaume de Harcigny, Premier médecin du roi, Charles VI. La même opération se déroule au village de Harcigny ex "place de l'église". Après plusieurs siècles, le nom de ce médecin réputé au XIVème siècle se perpétue sur le laonnois et en Thiérache.  

Sources : Claude Carême - Pd de la Société Historique de Haute Picardie ; Caroline et Jean-Pierre Jorrand - Musée municipal de Laon et Services Archéologiques de la ville de Laon ; Mairie de Laon ; M. Thillois, Etude biographique de Guillaume de Harcigny - Laon 1856 ; Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine - Paris 5° ; Kervyn de Lattenhove, Chroniques de Jehan Froissart - 1871 ; Simone Simon, contributeur.