LES FUSILLÉS DE VINGRÉ

 

L’AFFAIRE DE VINGRÉ

 

Art. 6- Les jugements rendus par les conseils de guerre spéciaux ne sont susceptibles ni de recours en révision, ni de pourvoi en cassation.

 

« Ne pas hésiter à faire usage des conseils de guerre spéciaux. […] Il importe en effet que la procédure soit expéditive, pour qu’une immédiate donne, par d’exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception. »

(Note du général de Villaret datée du 20 octobre 1914).

 

Le 27 novembre, le 298ème régiment d’infanterie avait pris position devant le village de Vingré, dans l’Aisne. Lors d’une attaque, les Allemands enlèvent un poste un poste de 1ère ligne et font prisonnier la dizaine d’hommes qui l’occupaient. Deux autres escouades, menacées, refluent vers l’abri du chef de section, le sous-lieutenant Paulaud, qui donne l’ordre de repli. Le commandant de compagnie, le lieutenant Paupier, reproche au sous-lieutenant Paulaud d’avoir abandonné son poste et lui ordonne de ramener ses hommes en première ligne. Au cours de l’enquête, ce dernier tait son ordre de repli.

Le général de Villaret, commandant le corps d’armée, décida de faire un exemple : il avait d’abord parlé de fusiller les deux escouades qui avaient exécuté le repli, à la suite d’interventions de divers officiers, la décimation fut réduite à six hommes et des ordres furent donnés en conséquence à la Cour Martiale. La Cour les désigna au hasard : le caporal Floch, les soldats Gay, Pettelet, Quinaud, Blanchard et Durantet.





Journal de marche et des opérations du 298ème régiment d’infanterie.

 

« 27 novembre.

Vingré – A 16 heures, l’artillerie allemande démolit une partie des tranchées de la Maison détruite. La ½ section qui l’occupait est obligée de se retirer dans les boyaux. Après le bombardement, lorsqu’elle veut retourner dans la tranchée elle la trouve occupée par la patrouille allemande qu’elle délogea immédiatement et put reprendre ses emplacements.

Pertes : 5 blessés, 9 disparus. »

 

« 3 décembre.

Vingré – A 17 heures réunion du Conseil de Guerre du 298ème sous la présidence du lieutenant-colonel Pinoteau. Juges : MM le lieutenant Diot et l’adjudant Pothonnier. L’avocat désigné est m. le lieutenant Bodé ; la séance est terminée à 19h30 ; 6 des accusés prévenus d’abandon de poste en présence de l’ennemi ; le caporal Floch, les soldats : Gay, Pettelet, Quinaud, Blanchard et Durantet sont condamnés à la peine de mort, les autres sont acquittés.

Pertes : 2 blessés. »

 


« 4 décembre.

Vingré – L’exécution des six condamnés à mort a lieu à 7h30, à 200 mètres à l’ouest du calvaire de Vingré, situé à l’embranchement des deux chemins allant à Nouvron. Assistent à la parade d’exécution : les 4 compagnies de réserve du 298ème ; 2 compagnies du 216ème et une compagnie du 238ème. Les troupes sont commandées par le lieutenant-colonel Pinoteau. Les condamnés qui ont passé la nuit dans la prison du poste de police sont amenés à 7h30 par un piquet de 50 hommes et fusillés. Après l’exécution qui se passe sans incident, les troupes défilent devant les cadavres et rentrent dans leur cantonnement.

La nuit est employée à l’aménagement des tranchées, principalement à la pose des créneaux.

Pertes : 6 morts, 2 blessés. »

 



Le 298ème R.I. est formé de deux bataillons du 98ème R.I., stationnés à Roanne. Il fait partie de la 63ème division de réserve.

 

Le 11 août 1914, il quitte Roanne pour le front d’Alsace. Il franchit le 14 août la frontière dans la région de Thann et Cernay.

Le régiment participe à la victoire de la Marne du 6 au 10 septembre 1914. Il se couvre de gloire le 7 septembre à la ferme de Nogeons en prenant le drapeau du 36ème régiment de Fusilliers allemand. Pour ce fait d’arme, le drapeau du régiment sera décoré de la légion d’honneur à Ambleny le 11 novembre 1914.

 

Dès le 12 septembre, le régiment passe l’Aisne à Fontenoy pour se retrancher sur le plateau de Confrécourt devant Vingré. Il y restera toute la fin de l’année 1914 et participera à des offensives meurtrières devant Nouvron. Les pertes sont considérables. Parmi celles-ci, deux personnalités : Jean Giraudoux (sergent au 298ème), blessé à l’aine le 16 septembre en défendant une entrée du village de Vingré et le capitaine Joseph Déchelette, célèbre archéologue, tué le 3 octobre en entraînant ses hommes sur le plateau de Berry.

Le soldat Jean Dumont note dans son journal en date du 20 octobre que son régiment, le 298ème, a perdu plus de mille deux cents hommes sur deux mille.

 

 

LE PROCÈS

 

Le sous-lieutenant Bodé, chargé de la défense des accusés, témoigne :

 

« 3 décembre. On m’apprit que le conseil de guerre se tiendrait vers 17 heures et que j’étais désigné pour la défense des 24 accusés. Il était 15 heures environ et lorsque les dossiers me furent remis, je les parcourus en hâte puis je me rendis auprès des accusés avec lesquels je n’eus que quelques minutes d’entretien. A 17 heures, le conseil entrait en séance. Les accusés répétèrent les déclarations qu’ils avaient déjà faites. Puis je suppliais le conseil de ne pas retenir l’accusation d’abandon de poste devant l’ennemi. »

 

Un lieutenant Achalme, en qualité de commissaire du gouvernement requit contre les 24 accusés la peine de mort.

 

Le jugement est vite rendu. On dit aux accusés « placez-vous comme vous étiez dans la tranchée. » Puis on ordonna « les six premiers, sortez » et on leur apprit qu’ils étaient condamnés à mort.

 

 

L’EXÉCUTION

 

 

Abbé Dubourg, aumônier militaire du groupe B :

 

« J’étais à 7h avec un de mes confrères auprès des six malheureux qui allaient mourir. Ils étaient tous les six ensembles dans une petite cave qui leur servait de prison. C’est là que je vis votre mari. Il se confessa admirablement…

Puis nous avons quitté la petite cave et nous nous sommes acheminés vers le lieu de l’exécution… »

 

J.B. Grousson de St-Etienne, 238ème régiment d’infanterie :

 

« Avec Jules, je fais partie du peloton qui les encadre, baïonnette au canon, pour les mener au lieu d’exécution où le régiment est réuni. Les aumôniers leur parlent et les embrassent, on leur lie les mains qu’on attache ensuite à un poteau. On leur bande les yeux, l’adjudant Delmotte qui commande le peloton d’exécution abaisse son sabre ; 72 fusils partent à la fois et les 6 martyrs tombent sans un cri. Un sous-officier vient leur donner le coup de grâce… »

 

Jean Dumont du 238ème régiment d’infanterie :

 

« Ensuite toutes les compagnies ont défilé devant les cadavres renversés au pied des poteaux. Quel spectacle horrible ! Je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Moi et les autres. Tous, officiers, sous-officiers et soldats étaient atterrés. »

 

C. Lafloque du 298ème régiment d’infanterie :

 

« A ce moment, le commandant du 5ème bataillon paradant, s’avance vers le lieutenant commandant la 19ème compagnie, baissant la tête et ayant des larmes, il lui dit : « P…, relevez la tête ». La compagnie rentra à son cantonnement dans une grotte de Vingré. Le silence régna toute la journée. Nous étions les grands muets forcés d’obéir à des officiers qui s’étaient solidarisés pour éviter leur responsabilité, en faisant retomber toutes les fautes sur les soldats ».


Sergent Grenier du 298ème régiment d’infanterie :

 

« C’est honteux, honteux, et c’est pour nous donner une leçon, nous remonter le moral, nous donner du courage. Pour le moment on ne peut rien dire, mais quand je pourrai parler, je dirai ce que j’ai sur le cœur, et puisque nous n’avons pas pu sauver leur vie, nous sauverons leur honneur. »


LA RÉHABILITATION

 

Arrêt de la Cour de Cassation

(Journal officiel du 18 février 1921)

 

« Attendu que le sous lieutenant Paulaud… peut-être considéré comme ayant été un des principaux témoins de l’accusation » qu’au moment de la panique « le chef de section, sous-lieutenant Paulaud, sorti de son abri voisin, leur avait donné l’ordre de se replier sur la tranchée de résistance ; que cet officier était parti lui-même précipitamment et l’un des premiers dans cette direction ».

 

« Attendu que le lieutenant Paupier, qui commandait la compagnie et se trouvait dans la tranchée de résistance a déclaré qu’en effet le sous-lieutenant Paulaud était arrivé l’un des premiers au moment de la panique de cette tranchée…

« Attendu qu’il importe de constater que le sous-lieutenant Paulaud lui-même a exprimé sa conviction de l’innocence des condamnés, quelques instants après leur exécution, et qu’il a affirmé à nouveau cette conviction à diverses reprises dans ces dernières dépositions

 

« Pour ces motifs :

« CASSE et ANNULE le jugement du Conseil de Guerre spécial de la 53ème division d’infanterie, en date du 3 décembre 1914, qui a confirmé le caporal Floch, les soldats Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durantet à la peine de mort.

 

« Décharge leur mémoire de cette condamnation ».





L’INAUGURATION

 

Intervention de M. Floch, frère d’un fusillé :

 

« Mesdames, Messieurs, mes chers camarades,

[…] En présence de cette imposante manifestation, comment pourrais-je rester, moi frère du caporal Floch sans venir vous témoigner ma reconnaissance ?

Au nom de toutes les familles, je vous dis un profond merci. Vous comprendrez, j’en suis certain, l’émotion qui m’étreint, après tant de souffrances morales, que nous n’osons plus penser au passé sans que l’angoisse nous monte à la gorge.

Songez un instant à ce que fut pour nous cette guerre, atroce. D’autres à nos côtés connaissaient aussi des deuils douloureux, ils les pouvaient du moins porter avec fierté, tandis que nous […]

Pendant des années entières nous avons vécu dans cette atmosphère affreuse de la suspicion illégitime et la honte injustifiée car nous savions nous, qu’ils étaient innocents ces martyrs de Vingré […] De tout notre cœur, de toute notre piété, nous remercions ceux qui ont vengé la mémoire des infortunés poilus du 298ème. […] C’est grâce à leurs efforts que nos familles peuvent à présent marcher la tête haute, c’est grâce aux anciens du 298ème que ce monument explatoire a pu être élevé. A tous, aux souscripteurs, nous disons merci […] L 3 février 1922 nous venions en ce coin de terre de Vingré reconnaître nos morts. Je me souviendrai toujours la part prise à notre peine par les habitants.

Et maintenant, toi mon frère, vous, mes camarades infortunés du 298ème qui en ce soir de décembre nous faisiez vos adieux, en hâte l’âme en peine. Vous qui, d’une main déjà glacée, écriviez encore votre protestation d’innocence à l’heure ou le peloton fatal se réunissait […]

Vous n’êtes plus à présent les fusillés de Vingré, vous en êtes les martyrs, vous en êtes les héros.

Comme vos camarades, vous êtes tombés au Champ d’honneur et c’est le même drapeau qui vous sert de linceul. »

 

Quatrain lu par Antoinette Floch (Madame Barthélemy) le 5 avril 1925, jour de l’inauguration du monument des fusillés à Vingré :


« Ils sont morts sans comprendre, ils sont morts pour l’exemple,

Et l’exemple est divin quand on est innocent. »



Source : Panneau  d’information : Les Fusillés de Vingré

Transcrit le 06/05/2007 par Guy Destré Adhérent N° 315.