ERMITES ET MONASTERES

 

 

 

L’étude des premières paroisses a montré que le christianisme s’était d’abord développé dans les vici et les castra et qu’il avait progressivement gagné la campagne, où les pagani, paysans païens, restaient nombreux. Les évêques participèrent à la fondation des paroisses rurales qui se multiplièrent à partir du VIIe siècle, mais le rôle des ermites et des moines, qui se retiraient dans une solitude pour rompre avec le monde n’est pas négligeable.

 

 I.                   LES ERMITES IRLANDAIS

 

Nous avons évoqué précédemment les ermitages de saint Béat et de saint Montain, mais dès la fin du Ve siècle se firent sentir dans la province ecclésiastique de Reims les influences aquitaines et irlandaises. Si les premières n’ont guère laissé de traces dans le diocèse de Laon, il semble que les Irlandais y soient venus nombreux. Evangélisée au Ve siècle par saint Patrick, l’Irlande protégée des invasions germaniques, resta un îlot de vie chrétienne original. Les grands monastères, où l’ascèse et l’étude étaient de règle, qui s’édifièrent un peu partout, formèrent les cadres de la vie religieuse. Mais de nombreux moines, adeptes de la peregrinatio propter Deum, prirent la route du continent, à la recherche de leur salut ou même du martyre, et s’installèrent au VIe et VIIe siècles dans des régions inhospitalières et peu christianisées pour combiner ascèse et apostolat. La résidence ou la sépulture de ces ermites irlandais devinrent des lieux de rassemblement pour les foules des environs. Leur rayonnement était modeste, mais tardivement on jugea parfois utile de rédiger une biographie, souvent imitée de vitae plus anciennes, et rapportant une tradition qui se transmettait oralement et se déformait. Nous ne pouvons donc admettre aveuglément toutes les traditions légendaires relatives à ces ermites irlandais, sans pour autant les rejeter systématiquement, toute légende ayant souvent à la base une réalité historique.

 

A.          Sainte Grimonie et sainte Preuve

 

C’est peut-être à ce courant qu’il faut rattacher sainte Grimonie et sainte Preuve que les historiens du XIXe siècle ont fait vivre au IVe siècle.

Sainte Grimonie, ou Germaine, jeune fille d’origine irlandaise, refusant de se marier, s’enfuit et vint s’installer à La Capelle où des émissaires de son père la découvrirent et la mirent à mort. Comme l’a fait remarquer E. Mennesson, elle ne peut s’être installée en Gaule qu’après la christianisation de l’Irlande par saint Patrick, c’est à dire au plut tôt en 431 et sa migration daterait plus vraisemblablement du VIe ou du VIIe siècle. Cependant, sainte Grimonie n’est connue par aucune vita et son existence n’apparaît que dans des traditions tardives.

 

L’oratoire, construit sur la tombe de sainte Grimonie, prit rapidement le nom de capella. Plus tard, une partie du corps de sainte Preuve y fut apportée pour que les deux vierges, qui avaient été compagnes dans la peregrinatio, soient honorées ensemble. Sainte Preuve, retirée au Val des Cheniselles, à Laon, serait donc, selon la tradition, contemporaine de sainte Grimonie. L. Christani admet l’existence de ces deux saintes dans le diocèse de Laon au IVe siècle mais signale aussi qu’une autre sainte Proba ou Preuve fut mise à mort près de Guise au VIe siècle. Les reliques de sainte Grimonie et de sainte Preuve ayant été transférées à Lesquielles-Saint-Germain, près de Guise, alors qu’une guerre ravageait la Thiérache, il s’agit probablement d’une seule et même personne.

 

B.          Les ermites irlandais au VIIe siècle

 

La vita sancti Fursei ne mentionne comme compagnon de saint Fursy que ses deux frères, Foillan et Ultan mais la vie de saint Eloque, assez récente et dénuée de valeur, lui attribue douze compagnons dont trois (Algis, Boétien, Eloque), s’installèrent dans le diocèse de Laon. La vie de saint Gobain, également tardive, accorde elle aussi douze disciples à saint Fursy, mais la liste est très différente de celle mentionnée dans la vie de saint Eloque. Venus d’Irlande vers 656, ces ermites irlandais auraient, selon ces vitae, visité le monastère de Corbie avant de se disperser. Il est impossible d’admettre cette tradition puisque Fursy, fondateur de Lagny en 644, mourut en 650 et que l’abbaye de Corbie ne vit le jour qu’entre 657 et 661. Nous devons donc rester très prudent dans l’utilisation de ces sources et n’admettre que des renseignements probables (localisation et peut-être datation).

 

Saint Algis, après avoir évangélisé les environs d’Arras, serait venu à Laon puis, avec trois de ses compagnons (Corbicanus, Rodaldus et Carebertus), aurait choisi pour retraite une solitude encore boisée de Thiérache, riveraine de l’Oise, près du mont Saint-Julien, en un lieu dénommé Gellula. Ils construisirent quelques cabanes ainsi qu’un oratoire dans lequel saint Algis recut sa sépulture le 2 juin 670. Les reliques de saint Algis furent plus tard transférées par Eilbert de Ribemont dans l’abbaye de Saint Michel-en-Thiérache.

 

Saint Boétien, assassiné par des brigands le 22 mais 668, est honoré dès le IXe siècle à Pierrepot où ses reliques sont conservées.

C’est probablement en ce lieu, au milieu des marécages, qu’il s’était retiré.

 

L’abbé de Lagny saint Eloque, successeur de saint Fursy, dut quitter son monastère à la suite d’une révolte des moines et se retira non loin de Saint-Algis, à Gergny, où il mourut vers 666. L’église où il fut enterré fut incendiée par les Normands et resta longtemps abandonnée. Les reliques de saint Eloque furent données par l’évêque de Laon Raoul à Hersinde, épouse d’Eilbert de Ribemont, qui les transmit en 946 aux moines de Waulsort.

 

Saint Gobain, après avoir visité le monastère de Corbie, s’installa en un lieu isolé, en pleine forêt, nommé Eremi-mons. Il vint à Laon où le roi, dont le nom n’est pas précisé par la vita, lui fit cadeau du terrain sur lequel il bâtit une église dédiée à saint Pierre où il fut enterré après avoir été assassiné, peut-être en 670, par des barbares, c’est-à-dire plus probablement des païens. Cette église et  le village qui se développa autour prirent plus tard le nom de Saint Gobain.

 

D’autres ermites irlandais, non comptés parmi les compagnons de saint Fursy, s’installèrent, vraisemblablement à la même époque, dans le diocèse de Laon mais ils ne sont connus que par des écrits très tardifs.

 

C’est d’Irlande que serait venu au VIIe siècle saint Wasnon qui bâtit un petit oratoire en un lieu désert qui prit rapidement le noms de Cella, Leschelles. En cette localité, qui apparaît aujourd’hui comme le résultat d’un défrichement, subsiste, un peu à l’écart du village, un oratoire à proximité du cimetière.

 

Aucune source ne permet de connaître l’origine ni même de vérifier l’existence de saint Gobert qui aurait été martyrisé au temps de saint Gobain ou au cours des invasions normandes, dans le village qui porte son nom. Les microtoponymes voisins laissaient supposer qu’autrefois les environs de Saint-Gobert étaient boisés. Cet hagiotoponyme est une création tardive mais comme pour Saint-Gobain le village s’édifia probablement autour du tombeau de saint Gobert qui attirait les pèlerins.

 

Dans la seconde moitié du VIIe siècle, le diocèse de Laon accueillit un grand nombre d’Irlandais (sont-ils même tous connus ?), vraisemblablement attirés par l’importance des forêts ou autres régions inhospitalières et mal christianisées qui y subsistaient ; la Thiérache, le massif boisé de Saint-Gobain et les marais de Pierrepont. La Thiérache avait connu une occupation, attestée par l’archéologie et la toponymie, dès l’époque romaine mais au VIe siècle le peuplement y était encore peu important et avait même régressé au moment de la conquête franque. Cependant la solitude de ces ermites n’était probablement pas totale puisqu’ils recherchèrent surtout les vallées, voies de communications naturelles, ayant très tôt attiré les populations, et s’établirent souvent à une assez faible distance d’une route.

 

L’étendue des épaisses forêts peu pénétrées par le christianisme n’est vraisemblablement pas la seule raison de cette concentration des ermites irlandais dans le diocèse de Laon. L’affirmer, ce serait méconnaître l’influence du milieu colombanien dans cette région dès l’épiscopat de Cagnoald (avant 626/7 – 633), ancien compagnon de saint Colomban, mais peut-être aussi pendant celui de son successeur Attola (633 – après 664) qui favorisa la naissance des abbayes de Notre-Dame de Laon et de Barisis-aux-Bois.

 

II.                   LES FONDATIONS MONASTIQUES

 

En effet, alors que quelques ascètes se réfugiaient dan des solitudes pour manifester leur rupture avec le monde, d’autres se regroupaient pour vivre en commun, selon une règle plus ou moins sévère. La plus dure de ces règles fut élaborée par saint Colomban, le plus célèbre des Irlandais expatriés au VIe siècle, fondateur de plusieurs monastères en Burgondie, dont celui de Luxeuil qui fit rapidement école en Gaule du Nord. Cette règle colombanienne fut mitigée dès le VIIe siècle par Walbert, troisième abbé de Luxeuil, qui fit de larges emprunts à la règle bénédictine. Celle-ci triompha au IXe siècle après le concile d’Aix-la-Chapelle de 816-817 sous l’impulsion de Benoît d’Aniane.

 

A.            Les monastères mérovingiens

 

1.        Sainte salaberge et l’abbaye Notre-Dame de Laon

 

Lorsque saint Eustase, abbé de Luxeuil (fin VIE – 629) rendit visite à Gondoin et à Saretrude, qui résidaient à Meuse, il se fit présenter leur fils Leudin-Bodon et Foulques-Bodon et leur fille Salaberge. Celle-ci était aveugle et saint Eustase lui rendit la vue.

 

H. Ebling identifie le père de sainte Salaberge avec Gondoin, duc d’Alsace, connu par la fondation du monastère de Granfelden dans le Jura Bernois après 629. Il était lié à Walbert, successeur de saint Eustase à Luxeuil, qui aida sainte Salaberge à s’installer à  Laon. C’est sans doute ce Gondoin qui figure aux côtés de l’évêque de Laon Cagnoald, ancien moine de Luxeuil, parmi les souscripteurs de la charte de saint Eloi pour le monastère de Solignac le 22 novembre 632. Un autre Gondoin, duc en Austrasie, époux de Wolfgunda, fille du maire du palais Wulfoald, est mentionné dans un diplôme authentique de Chlidéric III pour Stavelot-Malmédy, daté du 6 septembre 670. Il est permis de supposer un lien de parenté entre ces deux ducs homonymes car les noms se répétaient souvent dans les différentes générations d’une famille. Pour la même raison, faut-il voir dans le comte de Verdun Wulfoald, qui acheta à Anstrude, fille de sainte Salaberge et abbesse de Notre-Dame de Laon après sa mère, Buxières, dans le pagus de Verdun, le consanguineus Wulfold qu’Anstrude envoya près de Pépin pour se plaindre des agissements de l’évêque de Laon Madelgarius ? Sainte Salaberge était donc issue d’une riche et puissante famille de l’est de la France, possessionnée en Lorraine et en particulier dans la vallée de la Meuse .

 

Les parents de sainte Salaberge décidèrent, contre sa volonté de la marier à un puissant seigneur, Richramme, qui mourut au bout de deux mois de mariage. Après deux ans de veuvage, Salaberge se retira dans le monastère de femmes construit par Romary dans les Vosges, sur les exhortations de saint Eustase. Craignant la colère du roi Dagobert, Gondoin l’en fit sortir et « parce qu’il faut avoir des enfants », sur l’ordre su souverain. Salaberge épousa un puissant personnage de la cour de Dagobert, Blandin, surnommé Baso. Ne pouvant avoir un héritier, Salaberge alla prier sur le tombeau de saint Remi de Reims et fit vœu de se consacrer à Dieu si elle enfantait. Ses souhaits furent exaucés puisqu’elle eut cinq enfant : trois filles, Saretrude, Ebane et Anstrude puis deux fils, Eustase qui mourut en bas âge, et Baudoin. Elle entreprit alors de faire de sa maison l’église du Christ.

 

Plus tard, sur les conseils de saint Walbert et avec l’autorisation de son mari, elle entreprit la construction d’un monastère de femmes dans le suburbium de Langres, sur les terres héritées de son père. Ce monastère, proche de Luxeuil, était situé aux confins de l’Austrasie et de la Bougogne dans une zone qui fut, selon la vita sanetae Sadalbergae, le théâtre d’une guerre civile entre les rois Dagobert et Thierry. Ce conflit obligea sainte Salaberge à quitter, toujours sur le conseil de saint Walbert, son monastère pour gagner Laon où elle fut accueillie par l’évêque Attola et où elle fonda le monastère Notre-Dame. F. Lot signale, entre 676 et 679, une guerre entre Thierry III et Dagobert II, connue seulement par la vita sanctae Sadalbergae et réfute, à cette occasion, l’assertion de Krusch selon laquelle cette vie est l’œuvre d’un faussaire. Cette solution est difficilement acceptable car saint Walbert mourut en 670. En outre, toujours selon la vita sanctae Sadalbergae, le frère de Salaberge, Leudin-Bodon, entra avec sa femme Odile dans le monastère de Notre-Dame de Laon avant d’accéder, peu après, à l’épiscopat de Toul, c’est à dire vers 660. Leudin-Bodon est probablement arrivé à Laon, avec sainte Salaberge et il n’est pas impossible de penser que la famille a été chassée de la région langroise à cause de troubles politiques qu’on ne peut identifier avec une lutte entre Thierry III et Dabobert II, postérieure à l’arrivée de Leudin-Bodon à la tête de l’Eglise de Toul. On hésitera donc d’accepter en totalité la vita sanctae Sadalbergae.

 

Le séjour de Leudin-Bodon à Laon ayant été, semble-t-il, assez bref la fondation du monastère Notre-Dame serait une peu antérieure à 660. c’est peut-être à l’occasion du conflit qui opposa le maire du palais d’Austrasie Grimoald au roi de Neustrie-Bougogne Clovis II, après la mort de Sigebert III et l’exil de Dagobert II en 656, que sainte Salaberge quitta son monastère de Langres et vint s’installer à Laon.

 

La bénédiction de saint Eustase et les conseils de Walbert laissent supposer que le monastère Notre-Dame de Laon suivait à l’origine la règle colombanienne que le prédécesseur d’Attola sur le siège épiscopal de Laon, Cagnoald, avait connu lorsqu’il était disciple de saint Colomban : le milieu colombanien permet probablement d’expliquer le choix de Laon par sainte Salaberge. Toutefois des considérations politiques et stratégiques ne sont pas à exclure car l’auteur de la vita sanctae Sadalbergae insiste sur la valeur défensive de Lao : la famille de sainte Salaberge, chassée de ses domaine, ne cherchait-elle pas un abri sûr ? La vie de sainte Salaberge, inspirée de celle de saint Eustase, mettant l’accent sur la jeunesse de la sainte et sur le fondation de l’abbaye laonnoise, l’abbatiat de sainte Salaberge est mal connu.

 

Sainte Anstrude, alors âgée de vingt ans, remplaça sa mère à la tête de l’abbaye Notre-Dame de Laon. Après l’assassinat de Baudoin, le dernier enfant de sainte Salaberge, ses meurtriers allèrent trouver le maire du palais Ebroin et lui demandèrent de chasser sainte Anstrude de son monastère. Un peu plus tard, lorsque Thierry III vint à Laon, accompagné d’Ebroin, il tenta d’éloigner l’abbesse. Cet événement ne put avoir lieu que lorsque les deux hommes étaient ensemble à la tête de la Neustrie, c’est-à-dire en 675 ou plutôt entre 675 et 680 pi 683, peut-être après leur victoire à Lucofao en 679. Cet événement ne nous permet pas, cependant, de dater plus précisément la mort de sainte Salaberge et le début de l’abbatiat de sainte Anstrude.

 

A une date indéterminée, fixée traditionnellement en 707, Adalsinde succéda à sainte Anstrude à Notre-Dame. Nous ne connaissons pas les origines de cette troisième abbesse mais des liens familiaux avec sainte Salaberge sont probables puisqu’une certaine Adalsinde est mentionnée à côté de son mari Wulfoad, comte de Verdun dans une charte pour le monastère de Saint-Michel en 709.

 

Selon la Gallia, la quatrième abbesse de Notre-Dame fut Hildegarde, la fille de Louis le Pieux, au début du IXe siècle. Il est impossible qu’il n’y ait eu qu’une seule abbesse entre sainte Anstrude et Hildegarde. Est-ce une lacune de notre documentation ou n’y a-t-il pas là le témoignage de l’usurpation du monastère par la famille carolingienne au VIIIe siècle ?  L’abbaye fut en effet, par la suite, dirigée par Ogive, épouse de Charles le Simple, puis par Gerberge, femme de Louis IV. Le monastère constituait désormais le douaire des reines de la Francia occidentalis.

 

Cette abbaye que l’on disait au milieu du XIIe siècle, au temps d’Hermann de Laon, la plus ancienne, la plus riche et  la plus célèbre de toutes les abbayes du diocèse de Laon fut très importante. Selon la vita sanctae Sadalbergae, peu après sa fondation, trois cents moniales y étaient regroupées. Elle ne compte pas moins de sept églises dont cinq seulement subsistaient au XIIe siècle, après la destruction de Sainte-Croix et de Saint-Epvre.

 

2.     Saint Amand et Barisis-aux-Bois

 

La fondation du monastère de Barisis-aux-Bois est contemporaine des débuts de l’abbaye Notre-Dame de Laon.

 

En 664, le roi d’Austrasie Childéric II concéda à saint Amand la villa de Barisis-aux-Bois, avec les domaines qui en dépendaient, pour l’usage de ses moines. Trois ans plus tard, saint Amand décida de confier le monastère qu’il avait fait construire dans cette villa, au lieu-dit Faverolas, en l’honneur des apôtres Pierre et Paul, à André qui en devint l’abbé.

 

Quelques années plus tard, saint Amand, sentant ses forces décliner, appela auprès de lui André et lui confirma la possession des biens de Barisis-aux-Bois. André succéda à saint Amand et c’est vraisemblablement à cette époque que Barisis entra dans le patrimoine de l’abbaye de Saint-Amand.

 

Saint Amand, aquitain d’origine, avait été très tôt influencé par les coutumes colombaniennes, comme en témoigne son désir de peregrinatia perpétuelle, attestée par son biographe, et ses contacts avec Jonas de Bobbio. L’auteur de la vita sancti Columbani resta en effet trois ans au monastère d’Elnone, nom primitif de Saint-Amand, et c’est probablement pour instruire ses religieux que saint Amand le retint près de lui. L’abbaye d’Elnone et celle de Barisis-aux-Bois suivaient donc la règle de saint Benoît et de saint Colomban et l’évêque Attola, qui accueillit sainte Salaberge à Loan, était présent en 667 lorsque saint Amand confia Barisis-aux-Bois à André.

 

Après sa fondation, l’histoire du monastère de Barisis est inconnue jusqu’à l’attribution, en 821, par Louis le Pieux de la cella à la mense conventuelle, créée à ce moment.

 

Après l’édification, à l’époque mérovingienne des monastères Notre-Dame de Laon et de Barisis-aux-Bois, aucune abbaye ne fut créée dans le diocèse de Laon jusqu’au IXe siècle.

 

B.          Les fondations royales carolingiennes

 

1.        Origny-Sainte-Benoîte

 

Nous ne connaissons pas les origines de cette abbaye de femmes placée d’abord sous l’invocation de saint Pierre puis, plus tard, sous celle de sainte Benoîte.

 

Le monastère d’Origny est mentionné pour la première fois dans trois lettres adressées par Hincmar de Reims à l’évêque Odon de Beauvais, à Sigebold, prêtre de Laon et à la reine Richilde. Celle-ci, lors de la vacance du siège de Laon, consécutive à la déposition d’Hincmar de Laon, vers 875-876, plaça, avec l’aide d’un prêtre, Winifrid, contre le droit canonique, une néophyte, Ricoare, à la tête du monastère. Dans la lettre adressée à Richilde, Hincmar lui rappelait un privilège accordé par le roi Charles le Chauve au monastère sur le conseil de l’évêque Pardule et à la demande de la reine Ermentrude, ce qui laisse supposer une fondation royale. L’abbaye d’Origny existait donc durant l’épiscopat de Pardule (846/849 856/858) qui en serait, d’après Mabillon, le fondateur avec la reine vers 854.

 

Mais ne peut-on pas faire remonter plus haut l’origine de ce monastère ? D’après la Gallia Christana, il y avait en ce lieu une église collégiale qui, suivant la coutume de cette époque, avait remplacé un monastère d’hommes ou de femmes, bâti au VIe ou au VIIe siècle sur le tombeau de sainte Benoîte. Selon Pierre de Saint-Quentin, ce monastère aurait été fondé vers 860 sous le règne de Thierry III, fils de Clovis II. Lorsque Charles Martel était maire du Palais, le monastère aurait été pillé : les moines et les moniales s’enfuirent et furent remplacés par des chanoines placés sous la direction d’un prévôt. Pardule aurait donc réintroduit, avec des moniales, la règle bénédictine à Origny, mais la collégiale se maintint sous le nom de Saint-Waast et fut soumise aux religieuses. Cependant ce ne sont là que des traditions : notre seule certitude est l’existence du monastère à l’époque de Pardule et l’usurpation de Ricoare quelques années plus tard.

 

2.     Chaourse

 

En 867, Charles le Chauve donna aux moines de Saint-Denis la villa de Chaourse pour y construire un monastère qui devint, à l’époque féodale, prieuré de Saint-Denis. L’absence de sources écrites ne permet pas de connaître l’histoire de ce monastère au haut Moyen Age.

 

3.      Corbény

 

Lors des invasions normandes, les religieux de Nanteuil, en Normandie, mirent le corps de saint Marcoul à l’abri dans la basilique du fisc de Corbény. Charles le Simple obtint de Guy, archevêque de Rouen, et des autres évêques de la province, l’autorisation de garder les reliques et fonda à cette occasion, en 906, un monastère à Corbény, dédié à saint Pierre et à saint Marcoul. Charles le Simple invoqua la difficulté du retour des reliques mais il est probable qu’il chercha à les garder pour donner plus d’éclat à l’église de son fisc à Corbény. En 907, Charles le Simple, après avoir épousé Frérone lui céda en douaire Corbény avec le monastère Saint-Pierre. La reine fit don de Corbény aux moines de Saint-Remi de Reims mais les religieux laissèrent le monastère en viager au roi Charles moyennant un cens annuel de dix sous. La donation à Saint-Remi fut confirmée après la mort de la reine par Charles le Simple en 917. Le monastère devint plus tard un prieuré de Saint-Remi.

 

C.          Saint-Michel-en-Thiérache et Bucilly

 

En 945, une noble dame, Hérsinde, décida de restaurer un oratoire construit depuis longtemps en Thiérache sous l’invocation de saint Michel et s’adressa à l’évêque de Laon, Raoul, qui le céda à des Irlandais pour qu’ils y établissent un monastère bénédictin. La pratique de la peregrinatio, commence au VIe siècle, s’était donc poursuivie jusqu’au Xe siècle et la création de Saint-Michel-en-Thiérache était une tentative d’amener ces gens à abandonner leurs mœurs et à vivre en bénédictins, comme on devait le faire depuis le début du IXe siècle. La direction de l’abbaye fut donnée à Melcalan, envoyé à Gorze afin de se familiariser avec la vie monastique, et à qui fut confiée en 961, la direction de Saint-Vincent de Laon.

 

Dans la charte fausse de l’évêque Raoul et dans la Vita Kaddroe, il n’est pas fait mention d’Eilbert, époux d’Hersinde, considéré par la Chronique de Waulsort comme le fondateur avec sa femme, du monastère. Il s’agit d’Eilbert de Ribemont, vassal d’Albert de Vermandois, qui participa en 949 à la réforme de l’abbaye d’Homblières dont il était abbé laïc. Hersinde possédait probablement l’oratoire Saint-Michel en doaire. Eilbert n’eut qu’un rôle secondaire dans la fondation de l’abbaye mais participa à sa dotation et lui donna les reliques de saint Algis.

 

Une charte de l’évêque de Laon Barthélémy de 1120 attribue au comte Albert Ier de Vermandois et à sa femme Gerberge la fondation en 946 d’une abbaye de moniales, construite à Bucilly, non loin de Saint-Michel. Mais le mariage du fils d’Herbert de Vermandois et de la fille de Louis IV est postérieur à 949 et le document emploie, en les imputant à l’acte primitif des expressions suspectes au Xe siècle. Il s’agit de toute évidence d’un faux : nous savons par la Vita Kaddroe que l’abbaye de Bucilly fut fondée par Hersinde, épouse d’Eilbert de Ribemont, « Les dispositions de la charte d’Eilbert reproduites dans l’acte épiscopal de 1120 montrent à suffisance que cette prétendue charte du fondateur de Bucilly est un faux commis par les moines de cette abbaye, faux qu’ils fabriquèrent naturellement en vue d’obtenir cette confirmation épiscopale. Leur but était avant tout de produire une charte de fondation contenant certaines dispositions dont ils voulaient obtenir confirmation » : la charte de 1120 permet de connaître une partie du temporel de l’abbaye au début du XIIe siècle et non l’étendue des biens remis par les fondateurs aux moniales en 946.

 

Eilbert et Hersinde voulurent donc, sur leurs alleux, édifier un monastère pour les hommes (Saint-Michel-en-Thiérache) et un autre pour les femmes (Saint-Pierre de Bucilly), probablement pour compléter l’infrastructure ecclésiastique d’une région encore boisée et peu peuplée.

 

D’autres Irlandais étaient installés dans cette région au Xe siècle. Le plus célèbre d’entre eux fut Kaddroe qui, débarqué en Gaule en 942, passa par Péronne et la région de Laon avant de rejoindre Saint-Benoît-sur-Loire où il s’initia à la vie monastique. Melcalan lui fit octroyer par le roi Otton Ier l’abbaye de Waulsort, près de Liège, autre fondation d’Eilbert de Ribemont et d’Hersinde qui semble donc avoir particulièrement favorisé les missions irlandaises du Xe siècle.

 

D.         Saint-Vincent et Saint-Hilaire de Laon

 

Selon Aimoin, qui écrivait à la fin du Xe ou au début du Xie siècle, la reine Brunehaut édifia une basilique en l’honneur de saint Vincent, dans le suburbium de Laon. Certains historiens en conclurent que la reine mérovingienne était la fondatrice du monastère de Saint-Vincent. Il semble qu’il y ait là une interprétation abusive du texte d’Aimoin car celui-ci ne parle pas de la fondation d’une abbaye mais d’une basilique. L’attribution de la construction de Saint-Vincent à Brunehaut ne serait-elle donc comme le suppose F. Vercauteren, qu’une légende.

 

Le culte de saint Vincent, diacre espagnol martyrisé en 304 à Saragosse, fut introduit en Gaule après la campagne militaire conduite en Espagne en 542 par Childebert Ier et Clotaire Ier, Childebert rapporta à Paris la tunique de saint Vincent et fit construire, pour l’abriter, une basilique où il fut enterré en 558. Le culte se répandit donc en Gaule dans la seconde moitié du VIe siècle. Dès lors,  la construction d’une basilique dédiée à saint Vincent par la reine d’Austrasie est possible à Laon. L’ancienneté de l’église Saint-Vincent est confirmée par le fait qu’au Xe siècle elle servait de sépulture aux évêques, aux chanoines, aux clercs, aux nobles et à d’autres laïcs et était considéré comme le second siège de l’évêché. Cette dernière remarque nous laisse supposer une construction des débuts de l’époque franque. Cet édifice religieux qui, selon la tradition rapportée par Mabillon et dom Wyard, succéda à une chapelle dédiée à saint Christophe , n’était cependant pas un monastère.

 

L’histoire de la basilique Saint-Vincent nous est inconnue jusqu’au milieu du IXe siècle. En 853, par crainte des invasions normandes, l’abbé de Saint Bavon de Gand, Tasradus, transporta les reliques de saint Bavon de Saint-Omer, où elles avaient été déposées en 846, à Laon. L’abbé de Gand Helias, mort à Laon en 895, fut enterré en l’église de Saint-Vincent et c’est peut-être là que s’étaient retirés les moines de Saint-Bavon de Gand.

 

On a parfois conjecturé, en s’appuyant sur le neuvième chapitre de l’ouvrage rédigé par Hincmar de Reims pour récapituler les fautes commises par Hincmar de Laon, que la règle bénédictine avait été introduite au IXe siècle par un moine venu de Saint-Denis : celui-ci, envoyé dans un monastère laonnois par le roi Charles le Chauve pour restaurer la vie religieuse, aurait été excommunié par l’évêque de Laon. Bien que Saint-Vincent ne soit pas nommément cité, on peut admettre que c’est bien de cette abbaye qu’il est question, mais l’excommunication du moine dionysien puis les démêlés d’Hincmar de Laon avec son oncle et le roi suggèrent que la réforme n’eut pas lieu.

 

Malgré les affirmations de dom Wyard, nous n’avons aucune preuve de la ruine de l’église par les Normands en 882, mais c’est peut-être pour repeupler les lieux qu’en 886 l’évêque Didon accueillit à Saint-Vincent les chanoines de Pierrepont qui, en raison des invasions normandes, vinrent s’y réfugier avec les reliques de saint Boétien. Il y avait alors douze chanoines : Saint-Vincent n’était pas encore un monastère. En 927-930, la communauté était réduite à un seul chanoine, Ermenold, le roi Raoul autorisa l’évêque de Laon Alleaume à y introduire douze autres qui, affranchis de toute puissance judiciaire, purent construire un cloître et des maisons inaliénables. En 948, Thibaud le Tricheur fut excommunié à Saint-Vincent, que Flodoard qualifie encore d’ecclesia. La restauration entreprise par l’évêque Alleaume fut précaire, peut-être en raison des luttes dont Laon fut l’enjeu au milieu du Xe siècle, car en 961Saint-Vincent était retombé en décadence : l’évêque Roricon, le 1er octobre 961, décida d’y instaurer la vie monastique et remplaça les chanoines par douze moines qu’il fit venir de Saint-Benoît-sur-Loire et à la tête desquels il plaça Melcalan, déjà abbé de Saint-Michel-en-Thiérache. Dans une autre charte, portant la même date, Roricon céda aux moines quelques biens des son évêché et, pour la première fois, employa à propos de Saint-Vincent le terme de monasterium. Melcalan, qui quitta Laon en 973, et Berland, son successeur, peuvent donc être considérés comme les deux premiers abbés réguliers de l’abbaye. En 966 ou 969, Roricon concéda à Saint-Vincent de Laon l’église et la moitié de la terre de l’abbaye de Saint-Hilaire de Laon. Une église Saint-Hilaire, qualifiée seulement d’ecclesia, était déjà mentionnée dans le diplôme du roi Raoul pour Saint-Vincent vers 927-930.

 

L’abbaye Saint-Hilaire fut-elle fondée pendant la période qui sépare ces deux chartes ou ne faut-il pas plutôt supposer, comme pour Saint-Vincent de Laon, la régularisation d’une petite communauté de chanoines ? Selon dom Wyard, cette abbaye qui avait rang de troisième siège de l’évêché de Laon, était située devant la première porte de l’abbaye de Saint-Vincent. Saint-Hilaire, qui n’apparaît plus comme abbaye à la fin du Xe siècle, fut probablement très tôt intégré à Saint-Vincent : l’union des deux monastères, à une époque qui nous est inconnue, a laissé son souvenir dans les plus anciennes armoiries de Saint-Vincent : « Les plus anciennes armoiries sont un champ d’azur semé de fleurs de lys sans nombre et chargé de deux crosses abbatiales placées en sautoir ; ces deux crosses signifient la conjonction de l’abbaye de Saint-Hilaire avec celle de Saint-Vincent ».

 

Terre d’asile pour les ermites irlandais surtout dans les solitudes boisées de Thiérache ( sept et peut-être huit au VIIe siècle ; Melcalan et Kaddroe au Xe siècle), le diocèse de Laon compta également des monastères bénédictins : neuf fondations entre le VIIe et le Xe siècle. Cependant l’abbaye de Saint-Hilaire disparut très tôt et les abbayes établies par des souverains dans des domaines fiscaux (Corbény et Chaourse) ainsi que Barisis-aux-Bois devinrent très rapidement des prieurés.

 

 

Parmi ces neuf monastères, trois furent établis à Laon (Notre-Dame – Saint-Jean, Saint-Vincent et Saint-Hilaire) et deux sur des terres fiscales (Corbény, Chaourse). Trois abbayes virent le jour dans des régions peu peuplées : Barisis-aux-Bois dans le Massif de Saint-Gobain ; Saint-Michel-en-Thiérache et Bucilly en Thiérache. Ce sont donc les seules qui purent favoriser, dans leur environnement proche, l’occupation et la mise en valeur du sol.

 

Article : Agnès Guzzi d’après Laon et le Laonnois du Vème au Xème siècle ; Jackie Lusse ; Presses universitaires de Nancy